VINCENT DELERM

Comme une histoire / de A à Z.

20 ans ! L’air de rien, voilà déjà deux décennies que Vincent Delerm tisse des liens d’amitié et de complicité avec son fidèle public, au fil d’albums régulièrement impeccables, et de spectacles toujours plus inventifs, sincères, émouvants, et généreux, à son exacte image. Sans oublier que le touche-à-tout s’est aussi immiscé, avec le même talent, la même originalité et la même implication personnelle, dans l’univers de la photographie, du théâtre ou du cinéma. Alors que sa maison de disques célèbre l’événement comme il se doit, avec la luxueuse sortie d’un livre-disque en forme de parcours truffé d’archives et de documents rares, « Comme une histoire / sans paroles », le plus littéraire de nos chanteurs, véritablement amoureux des mots justes et des belles lettres, s’est prêté avec plaisir et en exclusivité au jeu de l’interview de A à Z, histoire de revenir sur son itinéraire musical et ses amitiés rares et précieuses, même si l’alphabet tout entier n’aura pas suffi pour mesurer la richesse de son itinéraire et son apport à la chanson française en général, comme à nos vies intimes, en particulier …

A comme Ardant, Fanny :

« Fanny et la chanson qui lui est dédiée, ont été comme un porte-bonheur pour moi. C’est la raison pour laquelle je l’ai placée au début du dernier projet. Elle m’a un peu porté chance, et reste liée pour moi à la mythologie de Truffaut. Et puis, j’aime bien le fait de ne pas la connaitre tant que ça. Elle reste ainsi mythique à mes yeux. Elle est venue voir un ou deux de mes spectacles, et enregistrer aussi une voix pour un spectacle. C’est cette prise d’ailleurs, qu’on a pu ainsi utiliser pour le dernier projet. C’est un personnage qui me fascinait tellement de loin, que je suis content d’avoir cette relation avec elle. Je la remercie aussi beaucoup de n’avoir jamais fait d’histoire avec cette chanson, d’autant que je ne lui avais jamais demandé la permission d’utiliser son nom sur le premier album. Elle est toujours restée très fair play sur le sujet. »

B comme « Baiser Modiano (le) » :

« Le point de départ de cette chanson, remonte à un jour où je me promenais dans la rue, après mon premier album, et des gens se sont retournés sur moi. J’ai réalisé alors que j’étais un peu connu, que les gens me reconnaissaient. Et je me suis fait la réflexion que les personnes présentant la météo étaient finalement plus connues que Patrick Modiano. Ça permet de relativiser … (rires). Je suis parti de cette idée qu’on pouvait connaitre quelqu’un qui n’était pas nécessairement reconnu. J’ai bien aimé ce principe, et il est devenu prétexte à cette chanson au climat un peu brumeux qu’on connait tous quand on se perd dans Paris, et qu’on peut retrouver dans les livres de Modiano, que j’adore évidemment. »

C comme Cherhal, Jeanne :

« Ah … Jeannette ! J’avais reçu un appel d’Astérios, mon tourneur de l’époque, me disant : on va te programmer avec une fille à Paris, mais avant cela, on va vous faire faire une date en banlieue de Rouen. Elle avait sorti un album 6 titres que j’étais allé acheter. Je me rappelle qu’elle portait des nattes sur la pochette. J’avais trouvé ça assez différent de ce que je faisais : c’était une époque où j’écoutais beaucoup Julien Baer, Jean-François Coen, alors qu’elle était davantage dans la tradition « chanson française ». Mais au final, quand on s’est rencontrés, ça a été génial. Le fait de jouer un mois à l’Européen était notre rêve de provinciaux à tous les deux, qui reste un moment très fort dans notre parcours respectif. et qui nous a réunis pour toujours. Encore aujourd’hui, c’est un peu ma soeurette, et si j’ai quelque chose à partager en vue d’un concert ou d’un projet, c’est naturellement avec elle que je le partage. »

D comme Duos :

« Les duos ont toujours été importants pour moi. Je fais partie de cette génération qui a beaucoup fantasmé sur les duos d’artistes au début de Taratata, dans Fréquenstar ou sur Sol en Si. On avait l’impression qu’ils étaient heureux de chanter ensemble… Quand on est côté public, on est content de voir que des chanteurs qu’on aime bien chantent ensemble, s’entendent bien, etc. L’effet pervers, c’est que quand tu prépares un spectacle, les gens te demandent s’il y aura des invités, et tu sens que s’il n’y en a pas, ils sont un peu déçus. Mais, il faut ce que ce soit assez juste. Il y a une limite à ne pas franchir. Il ne s’agit pas de faire des duos pour faire des duos. Il faut que les artistes choisis représentent quelque chose pour toi, soit parce que tu ne les connais pas et que tu as envie de les rencontrer, soit parce qu’ils font partie de ton parcours. J’essaie toujours de veiller à cela, quand je chante avec des gens sur scène. Ce n’est jamais anodin. Sur albums aussi, quand on ne propose de faire un duo, je refuse souvent si je considère que ça n’a pas de sens. Sur scène ça reste plus léger, mais sur album, j’y tiens beaucoup. Par exemple, sur le duo « Marine » que je fais avec Peter Von Poehl sur « Les piqûres d’araignées », on incarne chacun un garçon qui parle d’une fille. De même avec Mathieu Boogaerts sur « Na na na », Rufus Wainwright sur « Les enfants pâles », ou encore Benjamin Biolay sur « Les chanteurs sont tous les mêmes». A chaque fois, la chanson ne pourrait pas se faire toute seule… »

E comme Européen (L’) :

« C’est une salle qui a changé ma vie ! Les deux premières semaines, j’avais l’impression de rentrer dans un boite où personne ne me connaissait. Il n’y avait quasiment que des invitations. Tôt ou Tard était un label très fort pour disposer de  fichiers de personnes aimant bien leurs artistes, toujours curieux de découvrir de nouveaux talents. On a bénéficié de cela au départ, et ensuite d’un bon bouche-à-oreille… J’en suis parti avec le sentiment que sur la petite planète chanson, en l’espace d’un mois, les gens m’identifiaient… C’était fou ! J’en garde un souvenir très fort, mais j’ai l’impression aussi que ce souvenir est lié au fait que c’étaient mes débuts. Quand j’y suis revenu pour mes 20 ans de carrière, j’y ai retrouvé exactement le même son, cette chaleur de la salle… Car c’est une salle incroyable ! On ne peut pas y faire des spectacles avec des vidéos, ou des tableaux comme j’aime bien en faire depuis quelques années, mais pour un piano-voix, je conseille franchement à tout le monde d’aller là-bas… C’est incroyable ! »

F comme Fersen, Thomas :

« Thomas représentait tout ce que j’aimais chez Tôt ou Tard. Évidemment des chansons très écrites, mais avec aussi un gros travail de production et d’arrangements derrière. Les quatuors à cordes de Joseph Racaille sur ses disques me faisaient beaucoup d’effet. J’aimais son élégance, sa manière d’exister artistiquement, avec des clips qui passaient un peu à la télé, sans être pour autant trop présent dans les grosses émissions… Le public qui venait le voir venait de lui-même. Toutes ces choses comptaient beaucoup pour moi. Et puis j’admirais sa maitrise énorme de la scène. C’était franchement incroyable pour moi de pouvoir faire ses premières parties. Il était d’une grande précision dans les indications qu’il donnait pour la scénographie, les orchestrations… Ça n’avait pas l’air comme ça, en raison de la fluidité ressentie, mais il y avait quelque chose de très abouti dans tous les domaines sur ses spectacles. Il a beaucoup compté pour moi. Quand je faisais sa première partie, je considérais que son public était le public idéal. Si bien que je m’étais dit que si ça se passait mal, il fallait vraiment que j’arrête ce job ! Et puis coup de pot, ça s’est bien passé. »

G comme Goldman, Jean-Jacques :

« Je suis de 1976, si bien que j’avais 13 ans quand est sorti l’album « Entre gris clair et gris foncé », un album très original qui est celui dont j’ai plutôt envie de parler, même s’il y a d’autres chansons que j’adore, comme « Veiller tard » ou « Ton autre chemin », une chanson très étrange qui me fait beaucoup d’effet. C’est un album balèze, sorti alors qu’il est au sommet de son succès, avec des chansons très efficaces, mais aussi des chansons en demi-teintes, très intimes, sur la face B, comme « Il y a », « Appartenir » ou cette chanson géniale qui s’appelle « Doux ». Et puis cette chanson, « Des bouts de moi », qui est une chanson que j’écoute toujours. C’est même devenu une tradition pour moi : quand je redémarre une tournée, j’écoute cette chanson dans le premier trajet de train, sur laquelle on l’entend dire « bonsoir » en live. Il y a une sorte de collage au milieu de la chanson. Et puis j’ai la chance, que bien que faisant évidemment une musique très différente de la sienne, Jean-Jacques soit toujours venu voir mes spectacles. Il s’est intéressé à ce que je faisais dès la première tournée. Ça me touche beaucoup. J’apprécie son amitié, sa discrétion et toutes ces choses que tout le monde aime chez lui. C’est très spécial à quel point tout le monde l’aime ! »

H comme Hallyday, Johnny :

« A chaque fois que Johnny préparait un album, sa maison de disques faisait le tour de tous les gens susceptibles de lui proposer des chansons. En général, tout le monde avait envie de répondre à la demande. C’était toujours sympa d’être chanté par Johnny. J’ai tenté ma chance. Dans mon village, j’avais des amis dont les parents étaient fans, et dont toute la vie était organisée autour de cela. Ils posaient leurs congés pour aller le voir en concert etc. Je me suis dit qu’il devait bien être au courant de cela, au-delà de voir tout un tas de gens avec son visage en tatouage sur le bras, alors que sa vie à lui était toute autre. J’ai donc écrit une chanson sur ce sujet, disant : la vie des gens qui m’aimaient, n’aura pas été ma vie… On m’a rappelé en me disant qu’Yvan Cassar aimait beaucoup la musique, mais qu’il fallait changer deux trois choses dans les paroles. J’étais réticent… La chanson se tenait comme cela, et ce n’aurait plus été la même chanson sinon. On en est restés là. Quelque temps plus tard, j’ai déjeuné avec Alex Beaupain qui me raconte qu’il avait écrit une chanson pour Johnny, mais qui n’avait pas été prise. Je lui ai répondu : c’est marrant, moi aussi ! On se fait écouter nos chansons, et Alex me répond : j’adore la musique de ta chanson, tu ne veux pas me la filer ? J’ai répondu : ok, prends-là, puisque de toute façon, la chanson a été refusée ! La musique s’est ainsi retrouvée sur l’album d’Alex, avec la chanson « Tout a ton odeur ». Deux ans après, l’équipe de Johnny m’a rappelé pour me dire qu’en fouillant dans la corbeille, avec Yodelice, ils étaient retombés sur mon texte qu’ils adoraient, et ils voulaient savoir si ça m’ennuyait que Yodelice refasse une musique dessus. J’ai répondu : aucun problème ! D’autant que la musique n’était plus sur le marché, et qu’elle figurait déjà sur un album de Beaupain. La chanson est finalement sortie sur un album de Johnny et elle s’appelle « Une vie à l’envers ». C’est marrant de se dire qu’une chanson a fini par faire deux chansons, l’une pour Alex Beaupain, l’autre pour Johnny… »

I comme Inédits :

« C’est vrai qu’il y en a pas mal sur mon dernier projet, et on n’a eu aucune difficulté à en trouver. Sur chaque album, il y a toujours eu des chansons laissées de côté, ou des versions alternatives, avec d’autres paroles ou d’autres orchestrations. Sans vouloir faire le kéké avec ça, c’est vrai qu’il y a aussi pas mal de chansons que j’ai écrites quand j’étais étudiant, une trentaine environ, et dont je n’en ai retenu qu’une dizaine pour mon premier album. J’étais content d’en mettre, comme « Salle Pleyel ». Ce sont des chansons que je ressors au compte-goutte et c’était là une bonne occasion. C’était aussi l’occasion d’expliquer pourquoi des chansons restent inédites. Ce n’est jamais pour les mêmes raisons. Soit une chanson ressemble trop à une chanson de quelqu’un d’autre. Soit tu pressens qu’on va ne te parler que de cette chanson, ce dont tu n’as pas forcement envie. Soit encore, la chanson n’est pas dans la tonalité du reste du disque. Bref, il y a toujours de bonnes raisons. Au-delà de mettre des inédits, l’idée d’expliquer pourquoi était importante pour moi. Après, comme c’est censé être un projet rétrospectif, je voulais qu’il soit aussi créatif. Ce sont des inédits sur lesquels on a retravaillé, en rajoutant une ou deux lignes par dessus, modifié quelques trucs… Si bien qu’il y a eu une part de création aussi sur ce projet autour des 20 ans. »

J comme « Je ne sais pas si c’est tout le monde » :

« C’est une chanson, mais surtout un film partant d’une phrase de Marguerite Duras disant : « quand j’avais 15 ans, mon visage est parti dans une direction inconnue. Je ne sais pas si c’est tout le monde… ». C’est parti de l’idée que chacun de nous vit des trucs personnels, et se demande s’il est le seul à ressentir ces choses… J’adore cette phrase de Duras, parce qu’elle définit exactement tout ce en quoi je crois en chanson, et tout ce que j’essaie de faire depuis longtemps : parler de choses très personnelles, en espérant qu’elles trouvent un écho chez les gens, et qu’ils viennent ensuite me dire : ah moi aussi, j’ai connu cela ! Le film fonctionnait sur ce principe-là. Il s’est fait un peu à ma manière : au départ, c’était un vrai film avec toute une équipe, etc. Peu à peu, j’ai cherché à ce que ce soit plus léger, en tout cas plus intime, plus personnel, comme quand je me retrouvais seul face à une personne, à la faire parler, la filmer, l’enregistrer… Et à l’arrivée, je suis vraiment content de ce premier film, parce qu’il est aligné sur ce que j’avais envie de faire au départ. Ça parait une évidence, dit comme ça, mais dans le cas du cinéma, on est face à beaucoup d’interlocuteurs et ce n’est pas toujours le cas. »

K comme « Kensington Square » :

« C’était chouette d’aller enregistrer ce deuxième album au studio « Gang », de savoir qu’il allait un peu exister, parce que le premier avait existé. On savait déjà que les chansons mises en avant allaient un peu passer en radio, comme « Les filles de 1973 ». J’ai connu le petit vertige du débutant qui enregistrait à Gang, en lien avec l’image de Berger et Goldman, qui avaient aussi enregistré là-bas. Le piano y sonne tellement Berger, c’est incroyable ! Du coup, le soir tard, pendant que les mecs étaient en train de mixer un titre à la console, je me glissais dans la pièce d’enregistrement et je jouais des chansons de Berger au piano. C’était une sensation très forte, de se dire que j’étais exactement là où j’avais toujours rêvé d’être quand j’avais 15 ans. Quant à l’album lui-même, j’en garde un bon souvenir : j’étais heureux d’avoir un son plus « Pop anglaise » et d’aller sur un terrain, sur lequel je n’étais pas encore allé avec le premier disque. »

L comme Loridan-Yvens, Marceline :

« Dans mon fonctionnement, je mets de côté des choses que j’aime, en me disant qu’un jour elles me serviront pour un spectacle, ou un film… Ce moment dans le film de Jean Rouch, « Chronique d’un été » (1961), où cette femme, réchappée des camps, avec toute une histoire familiale liée à cela, va au devant des gens micro à la main, en leur demandant s’ils sont heureux, est d’une telle force, et d’une telle émotion, que j’ai souvent essayé d’en faire quelque chose. Et puis un soir, avec Maxime Le Guil à Motorbass, on a fait un collage entre une mélodie que j’avais faite au piano, et cette archive que je lui avais donnée quelque temps auparavant. Et d’un coup, ça a marché ! On ne sait pas pourquoi, mais parfois il faut aussi un peu tâtonner avant d’arriver au bon résultat. Il y a une morale qui dit qu’il faut très bien savoir ce qu’on veut d’emblée pour parvenir à des résultats. Je suis d’une autre école : celle des essais, des ratages, de la timidité. Je tente des trucs… parfois ça marche, parfois non. J’étais très heureux que ce passage figure sur cet album, sorti après les attentats du Bataclan, qui évoquait beaucoup l’idée d’urgence à vivre, s’interrogeait sur ce qu’on attend d’une vie. »

M comme Morel, Francois :

« Quand j’ai commencé, il y avait certaines personnes dont je me disais qu’elles pourraient aimer ce que je fais, et notamment François. je lui avais envoyé ma maquette, comme à une quinzaine de personnes. Lui m’a rappelé, et laissé un message sur mon répondeur à Rouen. Ensuite, il m’a pistonné pour que je passe dans l’émission dont il faisait partie sur France Inter à midi, il m’a fait passer au théâtre 71 de Malakoff, où il jouait aussi. Il a parlé de moi autour de lui, comme il l’a fait avec d’autres gens. En cela, il est très généreux. Et comme avec beaucoup de gens sur mon parcours, j’ai eu la chance qu’on soit restés très proches après toutes ces années. Fêter ces 20 ans était aussi l’occasion de faire ce constat, avec François, Jeanne, et plein d’autres qui me sont restés fidèles. »

N comme « Na na na » :

« C’était une idée de Boogaerts au départ. Il répond souvent cela dans la vie, quand on lui oppose quelque chose de négatif. Il avait parfois envie de répondre cela, même en interview quand on lui posait certaines questions sur un ton déceptif, du genre : « est-ce qu’on ne pourrait pas vous reprocher d’être toujours sur un mode minimaliste ? ». Cette idée m’avait fait marrer, et j’en avais fait une chanson à la faveur d’un disque pour les 10 ans du label Tôt ou Tard. Après sa sortie, j’ai rencontré des journalistes qui m’ont dit : « bon, j’espère que vous n’allez pas me répondre cela à mes questions »… Mais ce n’est pas ma vision globale de la promo. Je trouve ça cool de répondre à des questions, et c’est rare que j’aie ce « Na na na » en tête en y répondant… »

O comme Olympia :

« Comme je dis dans la chanson « Avec Jeanne » : « nos deux noms en rouge à l’Olympia… ». C’est une salle incroyable : elle a beau avoir été modifiée, déplacée, etc, elle reste mythique. Passer à l’Olympia représente le fait d’avoir un peu réussi à être chanteur ou chanteuse. On m’avait proposé de le faire sur mon premier album, mais j’ai refusé, considérant qu’on ne pouvait faire l’Olympia sans avoir fait au moins deux disques. Dès le deuxième disque, j’étais vraiment content d’y aller : c’est toujours quelque chose d’à part, des moments très forts. D’avoir fini la tournée précédente, le premier soir du couvre-feu, justement à l’Olympia, reste un moment très fort aussi. On a fait deux séances, et surtout, derrière la deuxième, au lieu de fêter la fin de la tournée comme d’habitude avec les équipes et compagnie, je me suis retrouvé seul, avec juste le droit de rentrer chez moi avec mon petit papier de dérogation. C’était très particulier, mais finalement, ce qui compte n’est pas de vivre des moments tristes ou joyeux, mais des moments intenses. »

P comme Parents :

« Mes parents ont beaucoup contribué à faire de moi ce que je suis aujourd’hui, en m’encourageant à faire des choses créatives, tout en continuant à mener une vie « normale », très concrète. Je n’ai jamais eu de manager dans ma carrière. Je leur dois de n’avoir jamais hésité à mettre les mains dans le cambouis, dans des moments plus difficiles. Ils m’ont appris à ne pas vivre sur une autre planète, au motif que je suis chanteur, à faire en sorte que ce métier ne doit pas m’empêcher de prendre le métro, etc. Le fait que mon père (Philippe Delerm) ait eu du succès m’a rendu très heureux, et j’ai toujours trouvé cela justifié, mais ça n’a pas eu de gros impact dans ma vie. Seule sa personnalité, comme celle aussi de ma mère (Martine Delerm), m’ont influencé. Ce sont des gens qui ne ressemblent pas à beaucoup à d’autres gens. »

Q comme « Quatrième de couverture » :

« Cette chanson est typique de mes thématiques du début. On passe tous par les mêmes choses. On vit côte à côte, mais on ne se connait pas. Cette idée-là comptait beaucoup pour moi, comme dans « Natation synchronisée ». A vivre les mêmes choses, on constitue une sorte de communauté, sans le savoir. J’aime cette idée qu’on soit passé par la même chose, qu’on ait tous mis du Blanco sur les tables de classe, etc. Et puis la musique, un ragtime était aussi typique de mes débuts : j’aime toujours autant cela. Si je suis tout seul à un piano, c’est ce que je vais avoir tendance à jouer très naturellement … « 

R comme Rouen :

« Il y aurait beaucoup à dire sur Rouen… Rouen garde toujours une place très forte dans mon cœur. J’y ai fait mes études entre 18 et 25 ans. J’ai l’impression de m’être fabriqué là-bas, parce que j’y ai rencontré toute une bande de gens qui faisaient du théâtre, qui avaient un peu les mêmes rêves que moi… ils étaient censés faire des études dans un autre domaine, mais ne pensaient qu’à une seule chose, être sur une scène. C’est une belle ville, mais un peu bourgeoise et endormie. Il n y avait pas grand monde dans les rues le soir. Si bien qu’en tant qu’étudiant, en sortant de répétitions de théâtre, j’avais l’impression de porter en moi toute l’énergie vivante possible… C’était une sensation très forte. On a joué dans des bars de Rouen, etc. Et puis, beaucoup de mes premières chansons se déroulent à Rouen et je les ai ensuite transposées. J’ai souvent raconté que « L’heure du thé » se déroulait rue Beauvoisine à Rouen, et non rue Saint-Séverin à Paris. Et puis, j’ai pensé que je ne pouvais pas mettre que des noms de rues de Rouen dans mes chansons, d’autant que j’en avais déjà écrit une, intitulée « 23, rue Saint-Vivien » qui pour le coup est une vraiment rue de Rouen. La chanson « Kensington Square » se passe dans le jardin de la mairie, mais j’avais transposé cela autour de Londres, même si ce square n’existe pas en réalité. Son vrai nom est Kensington Garden. On joue comme ça souvent avec l’idée d’un parfum… »

S comme Souchon, Alain :

« Alain était la figure emblématique de tout ce que j’aimais en chanson : une attitude, une modernité, un personnage… Je me rappelle quand j’avais 15 ans, et qu’il passait à la télé, il y avait toujours quelqu’un pour dire : viens voir, il y a Souchon ! C’est le rêve d’un vie (rires) ! Il sortait alors « Foule sentimentale », et était très présent à ce moment-là. Il devait avoir autour de 45 ans, mais dégageait quelque chose qui faisait très envie à des adolescents. Aujourd’hui encore, il porte en lui cette adolescence là, quand on le voit sur scène, avec sa silhouette, sa manière d’avancer… Il incarne l’adolescence personnifiée. Le fait de le rencontrer et qu’il corresponde à l’idée que je me faisais de lui, a été un moment très fort de ma vie. Être un peu ami avec lui, est incroyable. Quand je suis au téléphone avec lui, il m’arrive de lui rappeler qu’il était mon idole au départ. C’est un peu comme si lui-même était au téléphone avec Léo Ferré… »

T comme Théâtre :

« Quand on est jeune, on ne sait pas toujours ce qu’on veut faire, mais dans mon cas, j’ai toujours aimé faire du spectacle. Il m’arrivait même de refaire des numéros de cirque que j’avais vus. Cette idée de travailler longtemps, jusqu’au moment ou l’on se sent prêt, et que le rideau s’ouvre devant des gens dans le noir, m’a toujours plu. J’ai fait des spectacles comme « Memory », qui tenait beaucoup du théâtre, mais de manière plus générale, je parle toujours de mes spectacles plutôt que de mes concerts, parce que je les conçois vraiment comme si c’était du théâtre. Et du coup, le théâtre ne m’a pas manqué et cela m’a permis de dire non, chaque fois qu’on m’a proposé de jouer dans une vraie pièce, parce que j’avais l’impression de pouvoir déjà en faire un peu, à ma manière. »

U comme « Un temps pour tout » :

« C’est le genre de chanson qui est venue un peu comme ça, à la différence de celles qui viennent de très loin et dont tu sais pourquoi tu les chantes, comme « Châtenay Malabry », et dont l’aboutissement a été laborieux. J’en étais content comme ça. Je me souviens avoir chanté en piano-voix toutes les chansons à Bruno Dejarnac, qui avait fait la prise de son sur tous les titres de « 15 chansons », et il m’a répondu que c’était celle qu’il fallait mettre en avant. Pour revenir à tonton Alain, c’est une chanson qui l’a marqué parce qu’il était de passage à Ferber, peut-être pour voir un de ses fils, quand on a enregistré. Il a passé une tête et a trouvé cette chanson super. On lui a proposé de faire un choeur, ce qu’il a fait sur la fin de la chanson. Depuis, chaque fois qu’on décide de chanter ensemble, sa première proposition est toujours « Un temps pour tout ». »

V comme Varda, Agnès :

« Je ne l’ai pas connue, et ne l’ai croisée qu’une seule fois à une soirée à la Cinémathèque, au cours de laquelle on n’a échangé que quelques mots. C’est une figure que j’aime de loin et depuis longtemps. Mais c’est la force de gens comme elle, ou comme Jean Rochefort, d’avoir fait leurs propositions les plus fortes à la fin de leurs vies. C’est un parcours assez idéal, parce qu’ils n’ont jamais été tant aimés. J’ai toujours été impressionné par sa capacité à s’intéresser, à mener une discussion en tête à tête avec quelqu’un, et c’est d’ailleurs le sujet de la chanson. Cette curiosité-là est aussi un modèle. Avec la vie qui avance, on peut avoir tendance à se renfermer sur ses certitudes et avoir moins envie de découvrir, que quand on a 15 ou 20 ans. Et puis le fait d’avoir une ligne et de ne pas déjouer est quelque chose qui compte beaucoup pour moi, depuis toujours, et que j’admire chez elle. »

W comme Wambergue, Cyrille :

« C’est une rencontre hyper cruciale pour moi ! J’étais invité d’Isabelle Dhordain sur France Inter, avec Thomas Fersen. J’y ai chanté « L’heure du thé ». A la fin de l’émission, Cyrille est venu pour me trouver et me dire que la phrase « je sors de chez toi, habillé comme hier », lui rappelait toute une période de sa vie, qu’il adorait la chanson et me proposait de faire des maquettes ensemble. On a commencé à travailler des arrangements. Je suis allé chez lui à Lille, et on a travaillé sur ce premier album qui est très particulier. Beaucoup de gens ont l’impression que c’est un disque piano-voix, alors que tout est au contraire assez précis, avec beaucoup de quatuors à cordes, et une volonté de ma part de ne jamais mettre de rythmiques, pour créer un truc très en creux, qui soit très étrange et qui questionne. Même les morceaux rapides comme « Tes parents » ou « Fanny Ardant » n’ont pas de rythmique. On était au début des années 2000, et toutes les chansons un peu speed se devaient d’avoir une programmation, une rythmique ou au minimum des percus… Ce qui rend les chansons bizarroïdes au final. Et puis, j’ai passé beaucoup de temps à discuter avec lui. A ce moment-là, tout me menait à aller chez Tôt ou Tard, car Cyrille était le pianiste de Thomas Fersen. J’avais déjà croisé Vincent Frèrebeau qui connaissait ce que je faisais, mais ce n’était pas encore fait. C’était un de nos sujets de discussions avec Cyrille, de savoir si Vincent allait nous signer ou pas. Son nom reste lié à des moments très forts et très précieux, liés à une époque où j’avais zéro certitude. »

X comme XX ans :

« C’était tout ce que j’espérais quand j’ai commencé : pouvoir durer, faire des spectacles, des albums… Sortir de cette période des débuts, où on t’adore ou te déteste. Je n’ai pas un bon souvenir de cette période où l’on redoute de disparaitre au bout de trois ou quatre ans. A cette époque, je me rappelle avoir pris le métro tard un soir de la fête de la musique, ce qu’il ne faut pas faire quand on est chanteur, car tout le monde est un peu bourré et vient te parler. Un mec est venu vers moi et m’a dit : « Toi, dans deux ans, t’as disparu ! ». Je me suis dit qu’il avait peut-être raison, même si j’espérais le contraire. Je suis aussi content de fêter ces 20 ans avec le même label. C’est peut-être abstrait pour les gens, mais rares sont les artistes qui restent 20 ans avec le même directeur artistique et la même compagnie ! »

Y comme « Yeux revolver (les) » :

« Faire des reprises est un plaisir depuis la première tournée, et sur tous les spectacles qui ont suivi : bizarrement, je suis censé être quelqu’un du côté des textes, un peu littéraire et « pointu », alors que j’ai toujours pensé l’inverse et considéré que ce que je fais reste assez facile d’accès. Les gens qui viennent me voir en spectacle aiment vraiment la chanson populaire. J’ai toujours pu le vérifier, justement en faisant des reprises : mon public connait par cœur des chansons comme « Les yeux revolver », « Le lundi au soleil », « Le coup de soleil », qui sont de pures chansons de karaoké en fait, et que j’adore.  Du coup, c’est toujours un plaisir énorme de finir le spectacle en chantant ces chansons-là. »

Z comme Zouave Productions :

« Astérios a été mon premier tourneur, et Zouave est la structure de tournées de mon label Tôt ou Tard. C’est un peu de la cuisine interne, mais c’est certain qu’aujourd’hui, étant donné ce qu’est devenue l’économie de la musique, c’est plus simple que ce soient les mêmes gens qui produisent les albums et les spectacles, pour éviter de se poser tout le temps la question de savoir qui finance quoi : les musiciens sur les plateaux télé, les séances photos pour une affiche, etc. Comme je n’ai jamais eu de manager, j’ai toujours été au milieu de ces questions, à être obligé de lever le doigt pour savoir à qui m’adresser pour tel ou tel sujet. Cela dit, je dois beaucoup à Astérios, parce qu’ils m’ont laissé faire des spectacles très libres, et qui – sur le papier – pouvaient paraitre un peu inquiétants aussi. C’était notamment le cas pour « Memory » : pour autant, on m’a permis de le jouer pendant un mois aux Bouffes du Nord… D’une manière générale, tous mes spectacles ont été épaulés jusqu’à mon sixième album. Je leur dois beaucoup. Plus globalement, j’ai besoin d’être entouré de gens qui me font confiance, parce que je ne suis pas un mec très fort pour dire en réunion : vous allez voir, vous allez en prendre plein la tête et plein les yeux ! » 

Propos recueillis par Eric Chemouny

Photos : Laurent Humbert (Label Tôt ou Tard / DR)

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