BENJAMIN BIOLAY

Le superbe symphonique

L’idée n’est pas nouvelle, parfois prétexte à une sortie discographique opportune, parfois totalement justifiée par une carrière permettant cet exercice très valorisant pour tout artiste de variété française. Ainsi, après Clara Luciani en janvier dernier, Alain Chamfort au Grand Rex en mars, et avant la tournée posthume hommage à Johnny, Benjamin Biolay s’est offert une réinterprétation symphonique de quelques unes de ses plus grandes chansons pour un public qui l’attendait depuis longtemps. Après avoir accordé la primeur de ce projet à Lyon, dans l’Auditorium Maurice Ravel, et en marge de sa tournée « Grand Prix » qui continue de faire le plein, l’auteur-compositeur-interprète a arrêté le temps pour deux soirées exceptionnelles à la Philharmonie de Paris, dans la grande salle Pierre Boulez. Nous avons eu le privilège d’assister à ce grand moment de musique.

Benjamin Biolay est de cette famille rare d’artistes qui peut tout à la fois écrire, composer, jouer, chanter pour lui, pour les autres, et dans tous les styles que l’éventail musical peut lui offrir comme terrain de jeu, baladant depuis plus de 20 ans son apparente nonchalance dans la grande chanson française (et depuis quelques années, dans le cinéma) avec une désinvolture parfois agaçante pour certains, mais derrière lequel se cache un grand bosseur.

Seul ou toujours bien accompagné, devant son micro et ses instruments comme derrière celui des autres et ses consoles, aussi à l’aise dans la pure variété populaire (comme le prouve actuellement l’album qu’il a fait pour Nolwenn Leroy, « La cavale ») que dans ses explorations musicales notamment dans le Rap français avec Orelsan (sur « Vengeance ») ou encore avec le 113. Cette richesse et cette insatiable curiosité, qui ne sont pas sans rappeler celles de Serge Gainsbourg auquel on l’a souvent comparé, lui ont permis de se construire une solide feuille de route musicale.

Fort de cette feuille de route, le mélodiste impeccable, le poète du quotidien oscille aujourd’hui et avec aisance entre une tournée résolument Rock pour honorer son album « Grand Prix » (lire notre article ici) et une série de concerts en mode symphonique plus rétrospectifs. C’est à la Philharmonie de Paris, après avoir inauguré ce format ambitieux à Lyon, que Benjamin s’est posé, le temps suspendu de deux soirées exceptionnelles qui nous sont apparues comme une évidence.

Il va ainsi parcourir plus de 20 ans de carrière accompagné par l’Orchestre national d’Île de France dirigé par l’iconoclaste Dylan Corlay (qui avait accompagné en janvier dernier Clara Luciani pour son Pop Symphonique, lire notre article ici) et deux de ses acolytes : Pierre Jaconelli et Philippe Almosnino. Face à nous se présentent ainsi près de 80 musiciens à l’unisson.

Avec une formation classique, entre violon, tuba et trombone, ce tour de chant était quelque part inscrit depuis toujours, bouclant le cycle d’une carrière exemplaire, de son premier album « Rose Kennedy » en 2001 au dernier, « Grand Prix », sorti en 2020 (lire notre grand entretien avec lui à ce sujet), entrecoupés de compositions pour les autres, pour des films, des participations diverses dont le générique est impressionnant : de Juliette Greco à Françoise Hardy, de Vanessa Paradis à Carla Bruni, de Elodie Frégé à Nolwenn Leroy pour ne citer qu’elles… La liste est longue !

Il faut remonter à 2008 pour voir Benjamin Biolay s’essayer au difficile exercice symphonique. C’était à Lille en 2008 pour le 75ème anniversaire du trompettiste Maurice André pour lequel il avait composé une pièce orchestrale (restée inédite) où il avait aussi repris « Syracuse », l’un des plus grands tubes de celui qui lui a permis de se faire connaître du grand public : Henri Salvador, auquel il rendait aussi hommage lors de la tournée « Songbook » avec Melvil Poupaud (notre article à lire ici). Mais jamais jusque là, il ne s’était accordé à raconter sa propre discographie en mode symphonique.

Avec l’aide de Romain Allender, Stéphane Gassot, Joséphine Stephenson et Sylvain Griotto, 4 musiciens et arrangeurs qui se sont taillés une réputation solide malgré leur jeune carrière, Benjamin Biolay a ainsi adapté 15 de ses chansons toutes périodes confondues, incluant « La Ceinture » écrite pour Elodie Frégé (en 2006), ainsi que 2 reprises. La première « C’est magnifique », écrite par Cole Porter en 1953 et chantée par Luis Mariano, était déjà présente sur l’album de Benjamin  » Pourquoi tu pleures ? » librement inspiré du film du même nom, dans lequel il donnait la réplique à Emmanuelle Devos et Nicole Garcia (2011). La seconde, « It Was a Very Good Year », immortalisée par Frank Sinatra en 1961, est – avouons-le – exception anglophone plus dispensable dans ce tour de chant.

Réglé comme un métronome, le concert commence (à 20h30 pétantes !) avec l’une de ses chansons qu’il affectionne le plus : « Négatif », titre éponyme de son second album paru en 2003, magnifique ouverture progressive qui va révéler au fil des mesures l’ampleur grandissante de l’orchestre qui l’accompagne. En quelques secondes, tout l’univers de Benjamin Biolay s’impose avec toujours (et plus encore dans cet exercice) une retenue rigoureuse dédiée toute entière à une partition précise, qui force le respect.

Solennel et ému, il poursuit avec « Lyon presqu’île » extrait de son double album « La Superbe », auquel il accorde une place d’honneur en interprétant également « Ton héritage » rejoint par Clara Luciani le premier soir, « Brandt Rhapsodie » composée avec l’amie Jeanne Cherhal qui le retrouve aussi les deux soirs sur cette scène, et bien sûr « La Superbe » qui donne toujours autant de frissons et qui vient clôturer ce tour de chant, avant un ultime rappel de mise.

S’il ne retient aucun titre de ses albums « Trash Yéyé » (2007) et « Vengeance » (2012), il couvre néanmoins les grandes étapes de sa carrière avec toujours cette humilité chaleureuse, sélectionnant objectivement toutes les chansons qui lui sont fétiches et qu’il reprend le plus souvent au fil des années et des tournées, tel un baromètre affectif des chansons chères à son cœur : de « Rose Kennedy » il interprète une magistrale version des « Cerfs Volants », toujours très applaudie ; de son dyptique « Palermo Hollywood »/ « Volver » (2016-17), il nous livre l’émotion sur un plateau avec sa splendide « Ballade Française », il sublime sa « Débandade » et surprend agréablement avec le choix du titre « Volver ».

Il se lâche sur sa chanson « A l’Origine » et choisit aussi sur cet album (sorti en 2005) une autre chanson, plus rarement interprétée : « Dans mon dos » dont on percevait déjà à l’époque le lyrisme cruel et sombre dans sa version album et qui avale ici tout entière l’acoustique de la prestigieuse salle parisienne.

Enfin, de son « Grand Prix » au succès désormais incontesté, il revisite « Comment est ta peine ? » lui donnant une autre couleur musicale, et quelque part un autre sens, ayant ralenti son rythme. Ce tube qui était emblématique de la période si spéciale de la crise sanitaire en 2020, de par son thème qui touchait aux parcelles de vie balafrée de chacun, de par sa mélodie à la Pop entêtante et lancinante, empreinte à la fois de cette légèreté Electro et de cette lourdeur contextuelle qu’exprimaient sa ligne de basse, flirte ici avec la tragédie théâtrale d’un opéra désespéré et beau. Il termine cette introspection musicale avec en rappel, un titre évocateur, « Ma route » comme pour signifier que celle-ci continue de se tracer sans faire d’arrêt. En guise d’épilogue à ce songtrip, comme un dernier clin d’œil symbolique, l’orchestre reprend le refrain de « C’est magnifique ». Plus besoin d’en rajouter, tout est dit.

Pendant un peu plus d’une heure trente, Benjamin Biolay souligne, chanson après chanson, la force de son œuvre, lui qui a été si moqué à ses débuts par une presse dispensable qui s’est davantage occupé de sa posture et de ses frasques amoureuses que de son indéniable talent. Ses chansons Pop, qui se sont transformées en œuvres monumentales dans leur version symphonique, marquent assurément l’histoire de la chanson française et la carrière du grand Biolay

. En quittant la salle, on entend ici et là d’une oreille indiscrète, des spectateurs échangeant sur leur envie de voir un jour cette soirée gravée sur un cd, un vinyle, un désir fou auquel l’artiste a déjà répondu qu’il y réfléchissait… pour plus tard et écrit sur son compte Instagram que  » pour ceux qui me demandent si le concert à la philharmonie a fait l’objet d’une captation, la réponse est : peut-être:) nous rejouerons dans cette formule à Strasbourg en juin, puis en janvier prochain à Lyon ( le retour!). C’est là que nous prendrons la décision de publier ou pas. Bien à vous et encore mille mercis pour cette aventure incroyable« . Il laisse ainsi planer le doute sur cette sortie et trace sa route, concentré sur son nouvel album, « Saint Clair », annoncé pour la rentrée prochaine.

Gregory Guyot

Setlist symphonique : Négatif / Lyon Presqu’île / La Débandade / Dans mon dos / Ballade Française / Ton Héritage (en duo avec Clara Luciani le 1er avril) / A l’origine / Volver / Brandt Rhapsodie (en duo avec Jeanne Cherhal) / Les Cerfs-volants / Comment est ta peine ? / It was a very good year / La Ceinture / C’est magnifique / La Superbe / rappel : Ma route / Reprise C’est Magnifique.

Photos : Pierre Olivier Signe (DR / IG : https://www.instagram.com/pierre_olivier_signe/)