VANESSA PARADIS

Les premiers pas de « Maman »

C’est l’évènement de la rentrée théâtrale. Mais attention, ce n’est pas tant la pièce en soi que celle qui lui donne vie, ou plutôt le mouvement qui l’accompagne : les premiers pas de Vanessa Paradis dans ce nouveau monde pour elle. Dans « Maman », la pièce que Samuel Benchetrit, son mari, a écrite et mise en scène, la star qui déchaine toujours autant les passions est entrée dans la lumière du Théâtre Edouard VII, à Paris. Quoi qu’elle fasse, Vanessa Paradis a toujours ce mélange de grâce et d’humilité qui fascine et hypnotise. Le 14 septembre 2021 avait lieu la première, nous y étions. Pour Vanessa d’abord et puis au fil des scènes, pour « Maman »…

Bien sûr avant « Maman », il y a Vanessa Paradis et soyons très honnêtes, ce qui nous fait tous courir au théâtre Edouard VII de façon instinctive et passionnée, c’est l’envie de la voir, elle. Juste la voir. Parce que voir Vanessa Paradis est devenu une madeleine, notre lien purement français à notre vie, notre petite douceur qui nous rappelle à tous, tant et tant de souvenirs. Et puis bien sûr, il y a cette curiosité de la voir jouer. Juste la voir jouer… la voir. Et après seulement vient la pièce, le sujet, la mise en scène, les dialogues, les acteurs, les lumières. Après seulement. D’instinct. D’envie. Pourtant « Maman » est un tout et doit s’accueillir pleinement, se recevoir totalement. Et il serait dommage de ne s’arrêter qu’à l’idole française, attendue au tournant de ce nouvel exercice.

Attendue au tournant, Vanessa Paradis en a l’habitude, c’est même l’un des ingrédients qui l’a aidée à se construire et à forcer l’admiration et le respect. Depuis ses premiers pas, en 1987, avec « Joe le Taxi » où encore adolescente et innocente, elle avait dû esquiver les insultes et les tomates, à ses rôles au cinéma dans des films surprenants et parfois sulfureux, du premier, « Noce Blanche » (de Jean Claude Brisseau qui lui a valu son César de meilleur espoir féminin) au dernier « Cette musique ne joue pour personne » (réalisé par son mari qui est sorti en septembre) en passant par une vie privée surexposée très, trop commentée, de Paris à Los Angeles, Vanessa Paradis a passé sa vie à faire face à ses tournants, aux virages de sa vie et de ses choix, sur la place publique. Elle a finalement su grandir et s’élever de ses propres défis comme de ceux que les « autres », la presse et le public, lui ont lancé depuis plus de 30 ans. Elle en a accepté bien sûr tous ses succès mais elle a appris aussi de ses échecs sans que son image de star ne soit abimée. Pour y arriver, l’un de ses secrets pourrait résider dans sa remarquable humilité à accepter tout cela.

Car c’est bien une star que le public se presse de voir sur scène. Cette scène de théâtre qui n’est pas tout à fait la même que celles de ses tours de chants où clairement, elle n’a plus rien à prouver, cette scène qui marque le territoire de ce nouveau défi, que soir après soir, elle va s’appliquer à relever. Il faut reconnaître que dès les premières secondes où elle apparait sur ce bitume en carton pâte à la nuit tombée, sortant de son magasin de vêtements pour femmes enceintes, baissant le rideau de fer, emmitouflée dans son manteau de fourrure, on ressent clairement toute cette volonté de bien faire, pas seulement de prouver qu’elle sait être (aussi) une comédienne de théâtre, tant il est évident qu’elle le sera pleinement au terme de ces représentations, mais juste de bien faire. C’est la gageure de toutes les « premières » et c’est le défaut de vouloir y assister : d’un côté, c’est le privilège d’être « en premier » pour voir la naissance d’une œuvre et ici, plus particulièrement, d’une comédienne, d’un nouvel avenir. De l’autre côté, c’est être le spectateur de quelque chose qui nait, qui ne sait pas encore bien marcher, parler parfois, mais qui va y arriver, comme un enfant, un bon élève qui grandira bien, c’est accepter aussi l’imperfection des premiers mouvements. Il y avait de tout cela dans ce grand soir de première en forme d’événement théâtral de la rentrée : de la volonté, du talent évident, de la promesse, des hésitations, de la pudeur aussi et la certitude que tout cela, en grandissant sera finalement très grand. Une grande pièce.

Dans « Maman » écrite et ciselée par Samuel Benchetrit, Vanessa Paradis y incarne une maman qui ne l’a jamais été et qui rencontre un fils qu’elle n’a jamais eu. Il rêve d’un futur, d’une famille ; elle rêve d’un passé, d’un enfant. Entre ces deux personnages à la fois familiers et singuliers, il y a comme une évidence électrique, magnétique et tendre. On devine deux errances sentimentales à la lisière du quotidien, deux souffrances du cœur contrebalancées par la banalité d’un mari transparent (donc le jeu de Eric Elmosnino lui dessine pourtant une présence paradoxalement effacée et intense). Comme un feu qui s’attise, ces bouts de vies blessées vont faire des étincelles et révéler l’incandescence de la pièce.

L’écriture de Samuel Benchetrit allie toujours ce subtil mélange de dramaturgie et de causticité dans des séquences à la fois graves dans leur propos et légères dans leur traitement, créant ce décalage entre la dure réalité d’une situation et l’humour grinçant et parfois jubilatoire des joutes verbales. Ce contraste, véritable écriture-poil à gratter, est la pâte d’un auteur inspiré par le quotidien dont on ressent un besoin d’évasion, de libération à travers les mots et ses personnalités fortes. Entre drame et tendresse, entre amour et répulsion, « Maman » est un petit bijou qu’il reste encore un peu à tailler, à polir dans sa forme et qui manque parfois d’émotions mais jamais de convictions.

Face à Vanessa Paradis, 3 comédiens : Felix Moati, qui fait aussi ses premiers pas au théâtre et qui campe le petit voyou en quête d’une famille; Eric Elmosnino dont on sent l’aisance du comédien confirmé facilitant souvent la fluidité des séquences incarne le mari de Vanessa Paradis, et Gabor Rassov, comédien, metteur en scène, auteur et scénariste qui a déjà travaillé avec Samuel Benchetrit, tient le rôle un peu ingrat de l’homme errant, effacé entre le père et le fils en devenir. Ensemble, ils donnent vie à cette « Maman » qui ne demande qu’à être aimée. Nul doute qu’avec Vanessa Paradis, elle le sera, elle l’est déjà, elle l’a toujours été…

Gregory Guyot

Photos : Pierre Olivier Signe (DR) prises lors des rappels le mardi 14 septembre 2021 au Théâtre Edouard VII / Affiche « Maman » du théâtre Edouard VII (DR)

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