GRAND CORPS MALADE

La belle année

Avec son album à succès « Mesdames », composé de duos avec des artistes féminines, dont le tube « Mais je t’aime » face à Camille Lellouche, Grand Corps Malade aura été un des grands vainqueurs d’une année pourtant bien difficile pour les artistes. Alors qu’il en propose une version deluxe augmentée de nouvelles collaborations prestigieuses et d’inédits (dont le nouveau single « Des gens beaux »), un disque accompagnant sa tournée des Zéniths à venir, nous avons rencontré Fabien cet été aux Francofolies de la Rochelle, où il se produisait pour la toute première fois de sa carrière sur la grande scène. Il est revenu pour JSM sur une année exceptionnelle, à plus d’un titre…

– Dans quel état d’esprit es-tu ? Comment vis-tu cette période de reprise des concerts ?

Je garde en permanence à l’esprit qu’on a attendu longtemps ce moment, si bien que tout ce qui arrive à présent n’est que du plaisir. Y compris me retrouver face à des journalistes comme actuellement. Je suis très heureux de participer à un festival comme les Francofolies, faire des balances sur une grande scène, croiser d’autres artistes, après en avoir été privé l’an dernier, sans jamais être certain que cela pourrait être possible cette année, Je devais reprendre ma tournée en janvier, puis en mars, puis en mai… Forcément,  il y a encore des contraintes, mais franchement, c’est bon à prendre ! Au début de cette aventure, quand on nous a annoncé que le public des concerts serait masqué, je m’étais juré de ne jamais le faire. Quelques mois plus tard, j’ai changé d’avis et je prends tout ce que m’arrive avec plaisir : je suis prêt à chanter devant trois pélerins, même de dos ou masqués, tellement ça m’a manqué. A partir du moment où les concerts sont autorisés, j’en accepte toutes les contraintes. A ce jour, j’ai déjà fait une dizaine de concerts depuis la reprise, au début avec une jauge de 65% dans des salles pas forcément très grandes, devant un public masqué. Et malgré tout, cela m’a fait un bien fou ! Les gens chantaient, se levaient, applaudissaient… C’était très émouvant comme retrouvailles !

– Que représentent les Francofolies pour toi ?

C’est une scène mythique pour moi, d’autant que c’est la première fois que je me produis sur la grande scène. C’était une grande frustration de ne l’avoir encore jamais faite, car j’ai fait toutes les grandes scènes des autres festivals, des Vieilles Charrues au Paléo et plein d’autres, mais jamais l’esplanade Saint-Jean d’Acre, donc j’en suis très content.

– Ton dernier album « Mesdames », couvert de succès est un album de duos : comment le portes-tu sur scène ?

Pour l’instant, les duos sont virtuels avec les artistes qui m’accompagnent sur le disque. Il y a un très bel écran en fond de scène, dans lequel on a investi spécialement. Ces duos virtuels ont été préparés et filmés dans de très bonnes conditions, avec Louane, Suzane, Camille Lellouche ou les soeurs Berthollet. On voulait que ce soit joli et pas simplement des images piquées à droite, à gauche. La réalisation est proche de celle d’un clip, en vue de cet échange qui fonctionne très bien. On est très content du résultat, alors qu’on n’était pas du tout certain que ça fonctionnerait. Apparemment, les gens prennent énormément de plaisir au moment où ces artistes apparaissent sur l’écran. On donne presque l’impression de se regarder, comme si elles étaient là. C’est un vrai duo, mais virtuel… je suis très heureux de les embarquer avec moi dans mes bagages et mon tour bus. On a commencé dans de petites salles, puis des festivals, avant d’entamer une grosse tournée des Zéniths, à partir de novembre 2021, qui durera jusqu’en mars 2022. Pour cette nouvelle tournée, je pense que j’aurai très souvent des invitées présentes physiquement.

– Cette tournée d’été est l’occasion de dévoiler un nouveau single, « Des gens beaux »…

Oui, c’est le premier extrait de la réédition de l’album « Mesdames », qui sort en septembre. On a un peu accéléré sa sortie, parce qu’elle se prêtait bien à l’ambiance des festivals. On voulait pouvoir la jouer sur de grandes scènes, dans une ambiance festive, et elle fonctionne super bien. On vient aussi d’en balancer le clip, un peu rigolo, dans lequel on voit ma tête se transformer par morphing en celle d’un beau mec, pour correspondre aux critères de beauté d’un certain journaliste, spécialiste de la chanson française, qui a tenu des propos assez hallucinants, notamment envers la chanteuse Hoshi, et de manière plus générale envers ce que doit être un beau chanteur ou une belle chanteuse. J’avais envie de lui répondre en musique. On en a fait une chanson plutôt Electro et assez rythmée, sur une musique de Mosimann, qu’on a grand plaisir à chanter avec le public, puisque le refrain se retient plutôt bien.

– Quelles sont les invitées de la réédition de l’album, en bacs le 10 septembre ?

Elles viennent d’être dévoilées ! La réédition dite « de luxe » comptera quatre nouveaux titres, dont « Des gens beaux », et trois autres duos avec des artistes, que je suis très fier d’avoir au générique : Kimberose, jeune artiste que j’aime beaucoup, Melody Gardot, que je suis très heureux de sortir du Jazz et du Blues, toutes deux ayant accepté de chanter en français, ce qui est plutôt rare. Nous avons co-écrit les textes ensemble. C’était hyper agréable d’essayer de mêler nos écritures. La troisième invitée est l’actrice Leila Bekhti. Notre duo s’appelle « Le sens de la famille », et évoque notre conception de la famille. C’était hyper agréable de travailler avec elle : je la connaissais déjà pas mal, mais elle a alimenté le texte que j’ai écrit comme jamais, en me parlant pendant des heures sur sa vision des choses. C’est mon texte, mais sa façon de concevoir la famille. Artistiquement, c’était une expérience créative hyper intéressante. Je suis très satisfait de ces trois nouvelles collaborations.

– L’idée de rééditer l’album était-elle prévue d’avance ? Les titres bonus existaient-ils ?

C’est devenu assez classique aujourd’hui, de sortir une réédition quelques mois après la sortie initiale d’un album. Il se trouve que « Mesdames » a très bien marché. Il y a évidemment un intérêt commercial à cette démarche, mais aussi artistique, qui est super agréable. On ne refait pas un album de A à Z, mais c’est l’occasion d’écrire de nouvelles chansons, de retourner en studio, d’agencer de nouveaux arrangements musicaux. C’est très satisfaisant qu’un même album continue d’être le prétexte à refaire de la création, avec en plus 3 nouveaux duos, ce qui était le concept d’origine de l’album. Ce n’est jamais facile comme exercice de faire des duos : il faut déjà que les plannings respectifs concordent, et surtout trouver une alchimie entre les voix, les thèmes, le texte, la musique…  

– Sur quels critères choisis-tu tes collaborations justement ?

Des gens beaux ! Uniquement ! (rires).  Plus sérieusement, c’est complètement subjectif : ce sont d’abord des femmes dont j’admire le travail et la carrière. Le deuxième critère était celui de l’éclectisme que je tenais à apporter : parmi les dix duos, il y avait Véronique Sanson, mais aussi Louane, Suzane ou des slammeuses. Je tenais à avoir des artistes de générations différentes, de styles différents, voire de métier différent, puisque j’ai associé des chanteuses, des actrices comme Camille Lellouche ou Laura Smet, ou des instrumentistes comme les soeurs Berthollet. J’ai gardé cet esprit et cet objectif sur la réédition avec les trois nouvelles invitées, qui viennent d’univers différents et ont toutes trois des profils différents…

– As-tu essuyé des refus de collaborations ?

Oui, un ou deux, sur l’ensemble des propositions. Je ne citerai pas de nom, j’ai quand même un minimum d’égo (rires). Mais c’était essentiellement pour des questions de planning, car ce sont des artistes qui ne vivent pas forcément en France. c’était pas évident de se croiser, Surtout en période de Covid, mais ce sera peut-être plus tard…

– Tu évoquais Camille Lellouche dont on attend le premier album : y as-tu participé en retour de sa contribution au tien ?

Pas du tout, elle le prépare et le peaufine toute seule depuis longtemps. Son disque était déjà en projet quand je lui ai proposé de faire ce duo, « Mais je t’aime », qui a tellement marché, qu’on doit avoir dépassé les 80 millions de vues sur Youtube. Ce sont des chiffres incroyables, auxquels personnellement, je n’ai pas l’habitude. Le titre est beaucoup passé en radio : c’était un beau tremplin pour Camille.

– Comment expliques-tu le succès phénoménal de cette chanson, de facture assez classique finalement, alors que les musiques urbaines semblent dominer les ondes et le marché musical…

Je ne l’explique pas forcément et c’est toute la magie d’une chanson. Elle tombe à un moment où s’opère une alchimie, entre le thème, la musique, le texte, les voix. D’un seul coup, les gens se l’approprient, et elle devient leur chanson. Il se trouve que ce sont très souvent des chansons d’amour qui connaissent ce sort… C’est un thème qui fonctionne toujours aussi bien auprès du public. On a eu des tas de retours de gens qui se sont reconnus dans cette histoire d’un amour qui est fort, mais compliqué… Evidemment, il n’y a pas de hasard : si on l’a sorti en premier extrait, en amont de l’album, c’est aussi parce qu’on a senti qu’il se passait quelque chose de fort sur ce titre. Quand on l’a faite écouter dans notre entourage, on a bien vu que les gens étaient très émus. On y croyait fort, mais pas dans ces proportions : le titre est passé aussi bien sur des radios très adultes, que 10 fois par jour sur Skyrock, pour ne pas les citer. Ils ne passent pourtant pas de valses habituellement… La chanson semble avoir presque fait l’unanimité, mais comment l’expliquer ?

– Peut-être parce qu’il en émane une certaine sincérité finalement ? 

Peut-être… C’était à la base une chanson de Camille qui avait deux couplets. C’était sa petite valse à elle. Elle n’était pas terminée, quand elle me l’a faite écouter. Je l’ai trouvée très belle, incroyable, et on l’a finie ensemble. On a peaufiné son texte, les arrangements … On l’a écrite avec nos mots, nos histoires, donc j’espère en effet qu’elle pue la sincérité.

– 2020 n’était pas l’année l’idéale pour enregistrer un album : concrètement, comment se sont passées les séances en studio ?

L’album a été enregistré à cheval entre l’avant et l’après-confinement. On l’avait commencé avant : j’en avais enregistré la moitié dans des conditions classiques, sans masque, etc. Tout allait bien. Avec Suzane par exemple, on s’est rencontrés pendant notre dernier concert avant le drame, aux Francos de La Réunion. On jouait le même jour et on résidait dans le même hôtel. On ne se connaissait pas avant, mais je l’avais déjà contactée pour faire un duo. On a eu l’occasion de mieux faire connaissance, de discuter du thème abordé, mais à notre retour, le couperet est tombé. Tout était fermé, si bien qu’on a continué sur les réseaux sociaux ou sur whatsapp à échanger des messages ou des petits mémos vocaux, des bouts de textes pour essayer d’avancer en parallèle. On s’est retrouvés en studio en mai-juin 2020, à la sortie du premier confinement, dans des conditions bizarres : masqués, en désinfectant tous les micros, etc. C’était che-lou l’ambiance à la sortie du premier confinement… Et puis l’album est sorti en septembre, dans une espèce d’embellie. Je dis souvent que j’ai eu de la chance de pouvoir faire mon métier, de sortir un album, de faire de la promo, de la radio, de la télé… L’album a bien marché et c’est une chance que n’ont pas eue ceux qui ne font que du spectacle vivant. J’ai notamment pas mal de potes humoristes qui ne sortent pas de support physique de leur travail : quand on leur enlève le spectacle vivant, ils n’ont plus rien, à part faire des sketches sur les réseaux sociaux : ça reste limité … Cela dit, ç’est resté une chance mesurée me concernant : j’ai vécu le succès de « Mesdames », comme par procuration. On avait des retours incroyables sur les chiffres de ventes, des commentaires magnifiques sur les réseaux, mais en même temps, c’était très bizarre : on avait l’impression d’en être privés et de ne pas pouvoir en profiter. Habituellement, après une sortie d’album, je me retrouve propulsé sur scène et on chante avec le public. On va faire en sorte de rattraper ce temps perdu…

– Appréhendais-tu malgré tout cette sortie en septembre ?

Non, parce qu’en septembre, on avait vraiment une impression d’embellie. On avait même programmé des concerts début 2021, mais on s’est ensuite pris la petite claque d’octobre, qui nous a refroidi. Mais cette fois, ça y est, on y est !

– Si ton univers musical s’est considérablement élargi avec cet album, le Slam continue de garder une place importante dans tes concerts…

Oui bien sûr, même si ça fait un moment que je ne fais pas du Slam pur et dur. J’ai l’impression de devoir le redire depuis 15 ans, mais ce n’est pas grave… A la base, le Slam se dit a capella, sans musique et sur une scène dans le partage, mais en studio je suis avec des musiciens et sans public. Je suis un pur produit du Slam et je viens du Slam, mais je revendique avant tout de faire de la chanson, même si sur scène, il m’arrive de dire de la poésie sans musique, et que je fais du Slam sur des petites scènes du genre. J’essaie toujours de garder dans mes concerts un petit moment qui renvoie à ce milieu d’où je viens, d’autant que certains textes s’y prêtent bien, assez techniques, sur lesquels on joue avec la langue française. Mais je suis avant tout entouré d’un directeur musical, Mosimann, qui a composé tout l’album, et de deux autres musiciens très talentueux, multi-instrumentistes.  

– Comment as-tu découvert le Slam et qu’est-ce qui t’a séduit dans ce mode d’expression ?

Comme tous les slammeurs, j’imagine, j’ai découvert le Slam dans un petit bar à Paris, près de la place Clichy, dans lequel je suis rentré par hasard. C’était une scène ouverte, comme c’est la base dans le Slam. Chacun était invité à prendre la parole. J’ai adoré ce que j’ai vu : je me suis assis pendant deux heures et j’ai entendu des gens se révéler sur scène, avec des textes forts, émouvants ou drôles, légers aussi parfois. Il y avait beaucoup de talent. J’ai surtout découvert la grande exigence que demandait ce mode d’expression artistique. J’ai eu envie de participer et de mettre en avant ma petite fibre artistique, alors que jusqu’ici, je n’avais jamais eu l’idée d’être chanteur ou poète. Tout cela était très éloigné de moi, mais j’ai redécouvert la noblesse du mot poésie, puisque les slammeurs se revendiquent comme des poètes. J’ai trouvé cela très classe d’être poète, alors que quand j’étais enfant, j’avais peut-être une vision poussiéreuse de ce que pouvait être la poésie. J’ai aussi découvert qu’on pouvait être poète en jean-baskets, et ça aussi, c’était nouveau à mes yeux.

– Tu es un amoureux des mots : quel regard portes-tu sur l’évolution de la langue française ?

Je suis preneur ! C’est une langue vivante, et j’adore l’idée qu’elle se transforme, qu’elle emprunte des mots à des langues étrangères, qu’elle s’imprègne du verlan ou de l’argot. J’ai eu l’occasion de rencontrer Alain Rey, un  grand linguiste, qui partageait cette idée-là, que la langue se transforme et soit vivante, au sens propre. Rien n’est gravé dans le marbre. J’aime jouer avec cette langue, et notamment toutes ses nouveautés. Je revendique totalement le fait qu’on puisse écrire un joli texte et faire de la poésie avec des mots empruntés à l’argot, par exemple.

– Tu es aussi entré par la grande porte du milieu du cinéma, comme réalisateur de films à succès (« Patients » en 2016 et « La vie scolaire » en 2019) : en quoi cette nouvelle corde à ton arc, a-t-elle pu changer ton approche de l’écriture, de la chanson ou de la scène ?

Franchement, je n’en ai aucune idée. Forcément, l’ouverture au cinéma m’a influencé, de manière plus ou moins directe, mais je ne saurais pas comment expliquer comment le cinéma a influencé mes chansons, ou inversement. Ecrire un scénario ou une chanson sont évidemment des approches très différentes, en raison du format et du temps que cela requiert. Elles s’inter-influencent forcément, mais comment le formaliser ? Je ne saurais pas dire comment…

– Si tu devais choisir entre chanson et cinéma, ce serait… ?

Sans hésiter, j’opterais pour la chanson, et surtout la scène. Je ne pourrais pas m’en passer, même si j’apprécie la chance d’avoir pu écrire et réaliser deux films avec mon pote Mehdi Idir. Ils ont très bien marché, et on est sur un projet de troisième long-métrage, donc je n’imagine pas la suite sans continuer à faire du cinéma. C’est un privilège incroyable d’avoir ces deux casquettes-là. Malgré tout, j’ai le sentiment que mon premier métier, en tant qu’artiste, est celui de chanteur…

– En cette période de crise sanitaire, la phrase « Ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort » qui avait marqué ta première chanson « Cassiopée », semble plus que jamais d’actualité…

C’est vrai ! J’aime beaucoup cette phrase que j’ai effectivement utilisée dans mon premier texte de Slam. La phrase n’est pas de moi, bien sûr, mais de Nietzsche. Elle me parle beaucoup, parce que j’ai traversé de sacrées épreuves dans mon parcours, et elle s’est avérée exacte par la suite. Dernièrement, avec cette crise sanitaire, on est toute une humanité à être passée par des moments compliqués. J’espère qu’on en sortira un peu plus forts et surtout moins cons, qu’on va réapprendre à vivre de manière plus saine et plus joviale. Il est un peu trop tôt pour le dire, mais j’ai l’impression qu’on est en train d’en sortir doucement, et ça fait du bien !

Propos recueillis par Eric Chemouny

Photos : Yann Orhan (DR) / Eric Chemouny (DR / JSM)

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