PATRICK JUVET

Les bleus au coeur 

Trop souvent réduit à l’image du « chanteur à minettes » des années 70, ou à celle de la Disco-star androgyne, créateur de tubes internationaux comme « Où sont les femmes ? » et « I Love America », Patrick Juvet était bien plus que cela… Il aura fallu sa triste disparition le 1 er avril dernier, à 70 ans, pour que quelques uns de ses contemporains et de rares connaisseurs rendent hommage au mélodiste hors-pair et à l’artiste avant-gardiste qu’il a été, rappelant au passage qu’il a croisé la route de légendes comme Claude François, Daniel Balavoine, Jean-Michel Jarre, ou encore Françoise Hardy. En 1995, nous l’avions rencontré, alors qu’il revenait au devant de la scène avec un premier « Best of ». Enfin débarrassé de ses démons destructeurs, il nous racontait alors ses bonheurs passés et ses blessures intérieures. À notre tour, nous voulions saluer le petit prince de la chanson, véritable génie de la musique populaire injustement sous-estimé de son vivant, en vous offrant cette interview souvenir, rétrospective émouvante de sa « Musica » si belle et si singulière, alors que l’intégralité de son catalogue chez Universal sera bientôt disponible en version digitale …

– Tu es né à Montreux le 21 août 1950, dans quel milieu ?

Mes parents étaient commerçants. Mon père vendait des radios, des télés et des disques. Très jeune, j’ai donc pu avoir des disques gratuitement. A 7 ans, je suis entré au Conservatoire de piano, que j’ai fréquenté jusqu’à l’âge de 17 ans. J’y ai acquis de bonnes bases classiques. Puis, j’ai fait les Arts Déco pendant un an, mais sans grande conviction. Je voulais déjà absolument être chanteur, en tout cas compositeur, car j’avais déjà composé quelques musiques, mais pour cela, il fallait monter à Paris et je n’avais pas d’argent. Un jour un copain m’a proposé de le remplacer pour un défilé de mode comme mannequin, parce qu’il était malade. Pendant ce défilé, une maison de couture allemande m’a proposé un contrat d’un an. Je suis parti en Allemagne, où je suis finalement resté deux ans, le temps de faire un peu d’argent pour venir enfin à Paris.

– Comment s’est déroulée ton arrivée ? 

J’ai connu une trajectoire assez « classique ». J’ai essayé de passer des auditions dans des maisons de disques. Mais on était au mois d’août, et tous les gens importants étaient en vacances. En attendant, je suis descendu sur la côte d’Azur, où j’ai claqué un fric fou. En octobre, je suis revenu sur Paris, où j’ai galéré un peu. Seul Etienne Roda-Gil, chez Pathé-Marconi, aimait bien ce que je faisais, mais il s’occupait beaucoup de Julien Clerc et avait peu de temps à me consacrer. Il me faisait trainer…

– Qui a rompu cette attente ?

Florence Aboulker. Elle était « relations publiques » chez Pathé. Un jour, je l’a attrapée et lui ai dit : il faut s’occuper de moi, j’en ai marre de galérer !  Faites-moi rencontrer des gens ! Elle a demandé à écouter mes compostions, les a aimées. Ensuite, elle a voulu me présenter Eddie Barclay. C’était l’été 1971, donc je suis redescendu à Saint-Tropez, où il était avec tous ses copains, pour le rencontrer. J’ai joué du piano devant tout ce petit monde, et en septembre, il m’a signé pour un premier 45 tours, « Romantiques pas morts ».

– C’est avec cette chanson que tu te présentais jusqu’ici aux maisons de disques ?

Non, jusque là je n’avais que des mélodies très romantiques, mais on m’a vite expliqué qu’il fallait que je fasse des coupes pour construire des refrains, des couplets… Pour les textes, Florence m’a présenté des auteurs, comme Pierre Delanoé.

– Comment expliques-tu l’échec de ce premier 45 tours ?

Les radios l’avaient apprécié, mais la chanson n’était pas assez commerciale. Eddie Barclay m’avait averti que le disque suivant devait absolument se vendre, sans quoi je pouvais rentrer chez moi. Ce fut « La Musica », qui est sorti en 5 langues : allemand, italien, espagnol, japonais et français. Je n’étais pas dupe, je savais que j’abordais un créneau commercial avec ce titre. Mais succédant à des gens comme Claude François, on était condamné à continuer dans ce style pour plaire au public. Alain Chamfort a connu aussi ce problème à l’époque.

– Tu évoques Claude François, pour lequel tu as composé « Le lundi au soleil »…

Oui, il m’a appelé un jour, pour me demander de lui composer une chanson dans le style de « La Musica ». Il était très « homme d’affaires ». J’ai accepté un peu embarrassé, mais je ne savais pas comment m’y prendre. J’avais un voisin, qui s’appelait Yves Lecoq, et qui était encore décorateur. Il faisait alors quelques imitations, mais seulement pour rigoler. Il est venu à la maison, je me suis mis au piano, et il a commencé à chanter sur la mélodie, avec la voix de Claude. C’est comme ça que j’ai créé cette chanson, en la testant d’abord sur Yves (rires).

– Pourquoi ne pas avoir prolongé votre collaboration après cet énorme tube ?

Il m’a évidemment demandé une deuxième chanson. J’ai écrit « Rappelle-toi minette », spécialement pour lui. Quand je lui ai fait écouter la mélodie, il était prêt à rentrer en studio. Mais le lendemain, on m’a appelé pour me dire que la chanson ne lui plaisait plus. Il s’était passé quelque chose de bizarre. Il avait un compositeur attitré, Jean-Pierre Bourtayre, qui commençait à avoir peur que je lui pique sa place, et je pense qu’il a influencé Claude dans sa décision. Je l’ai enregistrée moi-même plus tard en 1974, pour rigoler. On en a vendu 1 million, mais Claude en aurait certainement vendu 2 millions !

– Etiez-vous amis ?

Nous ne l’avons jamais été. C’était vraiment un business-man. Pour me remercier, il m’a juste invité à dîner… mais avec cinquante autres personnes ! Nous n’avions pas d’atomes crochus. Je touchais des droits d’auteur sur sa chanson, c’est tout. Et puis nous vivions tous les deux à 100 à l’heure. Difficile de se croiser dans ces conditions. J’étais davantage copain avec Johnny, pas seulement pour le côté Rock’n’Roll, mais Johnny, c’est un vrai, qui donne avec son coeur.

– Tu étais pourtant un de ses artistes fétiches dans le magazine Podium…

C’est vrai, même s’il se mettait lui-même plus en avant que les autres en couverture. Je n’ai jamais connu de problème de concurrence avec lui, comme ce fut le cas d’Alain Chamfort. En revanche, quand j’étais en compétition avec Claude pour « Ring Parade », je perdais toujours. Il était plus riche que moi, et pouvait se permettre de payer Guy Lux. Un jour, j’en ai eu assez et j’ai claqué la porte après l’émission, car je savais que j’avais perdu d’avance.

– Chamfort reconnait que tu as été son plus sérieux concurrent dans les années 70…

Oui, c’était d’ailleurs davantage une rivalité de maisons de disques que de personnes. On a souvent fait des reportages photos ensemble, lui le brun, et moi le blond. On était très copains, mais il a mal réagi quand on lui a proposé de faire ma première partie à l’Olympia en 1973. Il a eu raison. C’était un suicide pour lui. J’admire énormément Alain, il a beaucoup de talent, et il a eu le courage de défendre sa musique quand quelques années plus tard, les chanteurs de notre génération ont commencé à moins marcher.

– Quels étaient tes vrais copains dans le métier ?

C’étaient surtout des filles, Catherine Lara qui était encore peu connue, Nicoletta, et Véronique Sanson. Avec elles et aussi William Sheller, nous sortions toujours ensemble. C’était le quatuor d’enfer ! (rires).

– En 1973, après un deuxième tube, « Au même endroit, à la même heure », tu as représenté la Suisse à l’Eurovision, avec « Je vais me marier Marie ». Quel souvenir en gardes-tu ?

Nul, très nul ! Certes, j’ai eu mon nom dans tous les journaux en Europe, mais je n’étais pas préparé. Je me suis présenté un peu forcé par les organisateurs suisses et par le public, qui voulaient absolument que je les représente. C’était une mauvaise idée, parce que je n’avais pas composé de titre « Eurovision ». Delanoé qui en avait écrit le texte m’avait d’ailleurs mis en garde. Je suis finalement arrivé onzième. Comme toujours, quand on perd dans ce genre de compétition, je me suis fait descendre. La gagnante était Anne-Marie David. J’ai appris plus tard que c’était bidonné, et qu’on savait déjà la veille le nom de la gagnante. Cela dépendait du pays qui avait les moyens d’organiser le concours l’année suivante.

– Avec des titres comme « Sonia » ou « Toujours du cinéma », avais-tu conscience de consolider ton image de chanteur à minettes ?

Tout à fait, je reconnais que je me suis laissé drainer par le public, qui m’aimait dans ce créneau dans lequel j’ étais enfermé, malgré mon ambition de faire autre chose. C’est Daniel Balavoine, mon choriste de l’époque, qui m’a mis un coup de pied au cul, en me poussant à vraiment faire la musique que j’aimais.

– Tu as été un des premiers chanteurs à poser pour des photos déshabillées à l’époque…

Oui, notamment pour la pochette de « Je vais me marier Marie ». Pendant l’Eurovision, un type m’avait comparé au chanteur David Cassidy, qui avait la même coiffure et le même look. Il avait posé pour ce genre de photos, ce qui a donné idée au photographe Alain Marouani, d’en faire autant. C’était assez osé pour l’époque. Ensuite, dans le magazine « 20 ans », j’ai posé pour une série de 7 portraits de gens connus, dans laquelle il y avait aussi Helmut Berger. Ces très belles photos restaient très pudiques, une fourrure cachant l’essentiel…

– A l’occasion de ton Olympia 1973, tu as cassé ton image d’éphèbe, en arborant un maquillage très avant-gardiste : qui a eu l’idée de ce changement brutal ?

J’étais allé voir les Rolling Stones à Bruxelles, pour un concert organisé par RTL à Forest National. Aux répétitions, j’ai fait la rencontre de Pierre Laroche, le maquilleur de David Bowie et Mick Jagger. Il a trouvé que j’avais tout à fait une gueule à porter un maquillage. Il en a essayé un sur moi, initialement prévu pour Bowie, et qui prenait 4 heures. On a alors fait une série de photos qui a servi pour la pochette de l’album « Love ». J’étais aussi en train de monter le spectacle de l’Olympia, si bien que je l’ai conservé : je le trouvais très scénique, car il me donnait un coté ambigu.

– Au risque de déranger ton public essentiellement féminin d’ailleurs…

Oui, et pas seulement les filles d’ailleurs. C’était l’horreur ! Certains disquaires ont retourné le disque en voyant la pochette de « Love », et beaucoup de gens me parlent encore de l’émission de Philippe Bouvard, où je suis apparu maquillé pour la première fois. A l’époque, ça ne se faisait pas.

– Les ventes de l’album s’en sont-elles ressenties ?

Non, car il s’agissait d’un album regroupant les tubes de 45 tours déjà sortis.

– Tu es resté maquillé sur scène jusqu’en 1976 environ, même si ce maquillage a évolué…

Oui, comparé à la pochette, il avait déjà évolué le soir de l’Olympia, car je m’étais brouillé avec le maquilleur qui était très susceptible, très star. Il me demandait une véritable fortune pour me maquiller, et il y a aussi eu des problèmes personnels entre nous que je ne pouvais pas accepter. Il nous a donc plantés 48 heures avant l’Olympia, mais on a trouvé chez Orlane, un très grand maquilleur capable de reproduire ce maquillage très difficile. Il y est presque parvenu, mais le maquillage est aussi devenu plus dur.

– Malgré ce look de Rock-Star, il faut reconnaitre que ton répertoire n’évoluait pas vraiment avec « Toujours du cinéma » ou « Rappelle-toi minette »… 

C’est vrai, même si j’avais commencé à introduire dans le spectacle des chansons comme « Love » ou « Unisex » qui collaient bien à mon look ambigu, mais la vraie rupture de style a eu lieu en 1974, avec « Regarde » écrite par Daniel Balavoine.

– Comment l’avais-tu rencontré ?

Lui et son frère étaient choristes de métier. Il faisait partie de mon équipe de l’Olympia. Je me rappelle que parmi les choristes, il se distinguait, parce qu’il gueulait tout le temps. Il avait déjà un fort caractère, mais chantait superbement bien. Sur le disque « Live », on l’entend parfois plus que moi. On a ensuite continué à collaborer et écrit ensemble le 45 tours « Regarde », puis tout l’album « Chrysalide », contenant la chanson « Nama », enregistrée entre Londres et Toulouse. Mais le virage musical était, à mon avis, trop brutal pour l’époque. les médias ne s’y sont pas retrouvés. J’adore cet album et les fans aussi, mais il s’est peu vendu.

– L’as-tu alors encouragé à tenter sa chance seul ?

Oui, sur « Chrysalide, » il chantait si bien que je lui ai proposé de chanter tout seul « Couleurs d’automne » qu’il avait écrite. Je l’ai accompagné au piano. La maison de disques a craqué pour sa voix, et en insistant un peu, il a été signé. En toute modestie, cette chanson a été un détonateur pour sa carrière.

– Mais votre collaboration s’est arrêtée…

Oui, car grâce à Florence Aboulker, j’avais rencontré Jean-Michel Jarre, avec lequel je travaillais de plus en plus. Il avait déjà écrit pour moi les textes de « Love » et « Unisex », et pour Christophe, les beaux textes de son album « Les paradis perdus ». Je le trouvais très bon parolier, mais je ne savais pas encore si bon musicien. Après avoir produit le 45 tours « Magic », il m’a dit : « Quitte tous tes musiciens et ton équipe, on va faire deux albums ensemble ». On est partis aux Etats-Unis. Il a écrit tous les textes de mon quatrième album « Mort ou vif » (1976), qui contenait « Faut pas rêver ». « Paris by Night » avec sa fameuse pochette argentée a suivi en 1977.

– On peut dire que grâce à ce concept album, tu as enfin acquis une reconnaissance médiatique…

Oui, Jarre m’a permis de prolonger la recherche musicale que j’avais entamée avec Balavoine. Sur ces deux albums, il y avait un son cohérent. Pour la première fois de ma carrière, j’ai eu des articles dans Best ou Rock’n’Folk. C’était significatif. « Paris by Night » m’a aussi permis de toucher un public beaucoup plus large. Même les mecs ont acheté cet album. Il y a eu deux numéros 1 sur cet album : « Où sont les femmes ? » et « Les bleus au coeur ». Ils restent mes meilleurs albums de cette époque.

– Comment s’est alors passée ta conversion au Disco ?

J’avais enregistré « Où sont les femmes ? » à Los Angeles avec des musiciens noirs. La Disco commençait à s’installer aux Etats-Unis, et on s’était déjà inspirés des sonorités Dance. En France, cela a coïncidé avec l’explosion des discothèques, si bien que cette chanson a d’abord été numéro 1 des clubs, avant de passer sur les radios qui lui préféraient sa face B, « Les bleus au coeur ». Jean-Michel Jarre a commencé à travailler alors sur son album « Oxygène », et je suis parti en vacances à New-York, pour me changer les idées, après cette période très intense. Tout allait bien, mais j’avais envie d’élargir encore mon champ musical. Le soir de mon arrivée, je suis allé au Studio 54, où j’ai rencontré Jacques Morali. Il m’a dit : « Il n’y a que deux chanteurs français qui pourraient venir chanter ici : Polnareff et toi ! ». J’avais emporté une mélodie que je lui ai fait écouter. Il lui a trouvé son titre : « I Love America », en imaginant qu’un étranger débarquant en Amérique ne pouvait qu’en tomber amoureux. La chanson s’est classée numéro 1 des clubs aux Etats-Unis, en Angleterre et dans 15 autres pays : c’était la folie ! Le plus drôle, c’est qu’on me prenait pour un Américain. Je me rappelle même qu’en Italie ou en Espagne, on me présentait comme arrivant des Etats-Unis. Je laissais dire puisque je chantais en anglais, ce dont j’avais envie depuis longtemps. D’ailleurs, quand j’ai composé les chansons avec Jarre,  je les chantais dans un yaourt franglais. Ce n’est qu’ensuite que Jarre en écrivait les textes en français. Bien sûr, je reconnais que le texte d’ « I Love America » ne va pas très loin, puisque je le dis 43 fois dans la version longue, mais c’était marrant !

– Pourquoi avoir sorti « De plus en plus seul » (1978), au milieu d’une production exclusivement Disco ?

Elle figurait déjà en anglais sur « Paris By Night » : c’était « Another Lonely Man ». Le texte avait été écrit par Victor Willis, l’ex-chanteur de Village People, comme tous les textes de l’album. Eddie Barclay était fou de cette chanson, très mélodique, qui figurait en face B du 45 tours, « Got a Feeling ». Il m’a demandé de l’enregistrer en français pour le marché français. Pierre Grillet en a signé l’adaptation.

– Et en 1979, retour au Disco avec l’album « Lady Night »…

Oui, j’avais un contrat pour 3 albums avec Casablanca, ma maison de disques américaine. Je n’avais pas de contrat Barclay pour les Etats-Unis et l’Angleterre, parce qu’ils étaient persuadés que je ne marcherais jamais là-bas. Barclay ne couvrait que le reste du monde. « Lady Night » a très bien marché en France, en Italie, en Espagne, et dans le reste de l’Europe, mais pas aux USA. Malgré tout, un troisième album est sorti. Tu connais les américains, les contrats sont les contrats. J’ai enregistré cet album « Still Alive », qui n’était pas du tout Disco, mais plutôt Rock. Il reposait sur un concept très planant, mais difficile d’accès pour le grand public. On y retrouve « Sound Like Rock’n’Roll », mais pas vraiment de chansons construites pour être des tubes, si bien qu’il n’a pas marché. Pas plus que « Sans amour », la version française de « Still Alive ». Il m’a surtout permis de me défouler musicalement et de me faire plaisir.

– C’est aussi par plaisir que tu t’es alors mis à composer des musiques de films ?

Oui, on m’a demandé de faire la musique de « Laura, les ombres de l’été «  (1979), le film de David Hamilton après « Bilitis ». Le disque a très bien marché, et j’ai trouvé intéressant de suivre la vie d’un film, de la lecture du scénario, au tournage, jusqu’au montage. « L’amour des femmes » (1982), était un projet plus intello. Le réalisateur suisse, Michel Soutter, est quelqu’un dans la lignée d’un Godard et j’ai trouvé flatteur qu’il pense à moi. Le film n’a pas marché, et par conséquence, la musique non plus.

– Comment as-tu vécu cette période agitée de ta vie ?

Je ne vivais plus en France, j’ai habité New-York pendant deux ans, mais je voyageais surtout beaucoup dans le monde entier. Après « Lady Night », j’en ai eu vraiment marre de ce rythme infernal. J’étais fatigué.

– D’autant qu’à cette époque, tu as cédé à toutes les tentations…

Oui, comme tout le monde, je buvais beaucoup. Il faut dire que la promotion se déroulait surtout la nuit, et les interviews avaient lieu le soir. Et puis, il y avait les télés et on terminait par les galas en discothèques. Je ne me couchais jamais avant 6 heures du matin, et à 9 heures, j’étais déjà levé pour prendre un avion. Je n’en pouvais plus, et je suis rentré en Suisse….

– Tu es revenu en 1982, avec ton dixième album, « Rêves immoraux » qui marquait un nouveau changement de cap dans ta carrière, avec un retour au français : as-tu été deçu de son accueil ?

C’est vrai que c’était un album ambitieux, dont tous les textes avaient été écrits par Jean-Loup Dabadie et Pierre Grillet. On en a quand même vendu 200.000 exemplaires. Ce n’était pas mal pour l’époque… Mais je n’ai pas voulu en faire la promotion. Je n’en pouvais plus, j’étais usé… Je le montre d’ailleurs sur la pochette du disque : on m’y voit dans un lit (rires). A cette époque, je songeais sérieusement à tout arrêter. D’autant que l’arrivée des FM a tout chamboulé, et a entièrement remis en question la musique française. Et les petits nouveaux sont arrivés : Goldman, Cabrel… C’était une bonne chose d’ailleurs de renouveler cette génération de chanteurs issus du yéyé, qui faisaient beaucoup de covers.

– Malgré cette résolution, il y a eu quelques 45 tours, « Getting Tho The Heart of Me » (1983), « Je tombe amoureux » (1983), « Thinking With Your Body » (1986)…

Oui, j’étais parti vivre deux ans à Londres, puis six ans aux Etats-Unis. Je m’ennuyais un peu, donc il y a effectivement eu ces tentatives, notamment avec les producteurs du groupe Imagination, mais je n’y croyais pas tellement. Je voulais prendre quelques années sabbatiques, et faire à 30 ans, tout ce que je n’avais pas fait à 20 ans : lire, aller au cinéma… Je m’étais habitué à ce rythme et cinq ans après, en 1987, je n’avais toujours pas envie de vraiment rechanter. Je me disais que si ces 45 tours ne marchaient pas, c’est que ce n’était pas le moment. Evidemment, je me suis vite trouvé en manque d’argent, ce qui a tout compliqué. J’ai pris conscience, que tous les millions que j’avais gagnés étaient partis en fumée. Les années 80 ont été des « années fric », et les chanteurs de cette époque sont aujourd’hui très riches, mais dans les années 70, on claquait tout.

– Comment s’est comporté ton entourage pendant cette période difficile ?

Les faux-amis qui m’ont tourné le dos faisaient partie d’une cour que j’avais bien voulu me créer moi-même, en les arrosant de fric. J’étais bien content de m’en débarrasser, mais les amis d’enfance sont restés. Ma famille aussi a été formidable.

– Qui est Carmen dont tu as déclaré qu’elle t’avait sorti de l’enfer ?

C’était une amie que j’emmenais partout avec moi, une soi-disant voyante. Au début, elle m’a beaucoup aidé à me sortir de l’alcool. Mais elle s’est vite installée dans une sorte de confort avec moi. Elle a aussi prédit que je ne travaillerais pas pendant de nombreuses années. Je me suis dit qu’elle n’avait peut-être pas une si bonne influence sur moi. Cela s’est mal terminé. Je pense qu’il ne faut pas trop entrer dans ce genre de plans. Je me suis plongé dans l’ésotérisme pendant des années, j’ai lu plein de bouquins sur le sujet, mais arrive un moment où il faut remettre les pieds sur Terre. Et malheureusement, j’ai pu vérifier que pour s’en sortir, il ne faut compter que sur soi-même.

– Cette démarche s’est concrétisée par un premier retour raté avec « L’amour avec les yeux » (1987), et « Rêve » (1988)…

Oui, j’ai fait toutes les télés avec cette première chanson. Les gens ne m’attendaient pas du tout avec un slow, mais un titre Dance, compte tenu de mes derniers tubes en date. En revanche, en 1991 avec l’album « Solitudes », il y a eu une vraie démarche, une vraie prise de risque. Je m’étais réinstallé à Paris en 1990. Les maisons de disques ne me proposaient que de remixer mes anciens titres, ou de sortir des compilations. C’était l’époque où on remixait les titres de Cloclo, et je ne me sentais pas du tout de le faire. J’ai trouvé courageux que le label Baxter accepte de produire le disque. Gérard Louvin est quelqu’un qui aime profondément les artistes de mon époque. Il a été le secrétaire de Claude François, a produit Alain Chamfort… Il se faisait un peu un cadeau en produisant Patrick Juvet. Cet album a eu un certain succès d’estime. Il s’en est malheureusement vendu très peu…

– Tu bénéficiais pourtant de jolies signatures (F. Hardy, M. Lavoine, L. Plamondon…). Comment expliques-tu cet échec ?

La chanson « Solitudes » est passée sur tires les périphériques, et je vois bien en gala que les jeunes la connaissent. Mais je me suis opposé au refus catégorique des FM. J’ai demandé à NRJ pourquoi ils n’en voulaient pas. On m’a expliqué qu’on attendait plutôt avec un titre Dance en anglais. Je pense aussi que cet album était encore trop timide. Je repartais à zéro après dix ans. J’avais la trouille. Il fallait faire plein d’interviews pour la promo, pendant lesquelles je ramais, car on me demandait surtout d’expliquer pourquoi j’avais arrêté, etc. Les journaux parlaient de moi comme d’un ressuscité, sorti de l’enfer de l’alcool… Mais je n’étais pas mort ! La vie est assez dure comme ça, les gens n’avaient pas envie de voir un mec débarquer pour parler de ses problèmes. On peut le faire, mais en chansons. Je ne pense pas que les chansons de Cabrel soient toutes très gaies par exemple…

– Comment as-tu rencontré ces auteurs pour cet album ?

J’avais beaucoup aimé « Fais-moi une place ». J’ai donc appelé Françoise pour lui demander des textes. Comme elle est très franche, elle m’a répondu qu’elle n’en avait pas le temps. J’ai proposé de lui envoyer malgré tout une cassette de plusieurs musiques, dont celle de « Solitudes », sur laquelle je chantais déjà « J’en ai marre de la solitude ». Elle m’a rappelé pour me dire qu’elle adorait cette chanson et qu’elle acceptait d’en compléter le texte. Elle n’a pas eu le temps de faire d’autres titres. Quant à Marc Lavoine, je l’ai rencontré grâce à Pierre Grillet. Ils ont signé deux textes ensemble. Plamondon m’a aussi écrit deux textes, « Cruising bar » et  « Les enfants de la Terre », mais à mon avis, il a du les écrire un peu vite, car je sais qu’il est capable de mieux (rires). Finalement, je crois que dans l’écriture, cet album était trop varié.. La production a aussi rencontré des problèmes. Le producteur artistique, David Richards, producteur de Queen, venait de terminer le dernier album de Freddie Mercury, peu avant sa mort. Il en est ressorti fatigué et stressé. Si bien que j’en étais venu à lui proposer d’arrêter, mais il a insisté pour terminer l’album. Le résultat ne me convenait qu’à 50%. J’en ai été désolé pour Gérard Louvin, que j’ai trouvé sympa de ne pas m’en vouloir.

– Cette dernière déception t’a-t-elle encouragé à refaire du Disco ?

Oui, j’habitais à Londres, où la Dance marchait à nouveau très fort. Je me suis donc mis à remixer « I Love America », et « Où sont les femmes ? ». En mai 1995, alors que je m’apprêtais à sortir en septembre un album chez BMG avec de nouvelles chansons et ces titres remixés, Barclay m’a appelé pour m’avertir de la sortie d’une compilation et me proposer d’en faire la promo. J’ai cédé car je recevais trop de courriers de gens se plaignant de l’absence de compilations en CD, excepté un CD « Master Série », sorti chez Polygram sans mon autorisation. La sortie de l’album original a dû être différée… (n.d.l.r : il n’est finalement jamais sorti).

– Pourquoi Barclay avait-il attendu si longtemps avant de sortir un « Best of » ?

On m’a expliqué que j’étais considéré comme un artiste Dance et que pour les gens du marketing, il étai prévu que la Disco marcherait cette année, et pas avant. Ils ont eu raison. Malgré leur jeune âge, ils savent ce qu’ils font.

– C’est un peu réducteur te concernant, non ?

Peut-être, mais je donne beaucoup de galas et je vois bien qu’il y a une attente très forte en la matière. J’en profite pour me repositionner, avant de proposer un album vraiment nouveau.

– Il manque pas mal de titres historiques sur cette compilation…

Je reçois 300 lettres par jour de gens qui me réclamer une intégrale. La règle de cette compilation était de ne garder que les tubes qui se sont vendus, à l’exception de « Ecoute-moi » (1972) pour les fans, et « Romantiques, pas morts » (1971), mon premier 45 tours, pour le symbole. Je me serais fait tuer sinon (rires).

– Sais-tu que beaucoup de jeunes artistes sont fans de toi ?

Oui, il parait. Pascal Obispo m’a dit qu’il voulait reprendre « Faut pas rêver », mais il ne l’a pas fait. Je regrette qu’il y ait si peu de jeunes artistes signés en France. Chez Barclay, on m’a promis que l’argent gagné avec ma compilation serait réinvesti sur de jeunes artistes. je vérifierai.

– Qu’est-ce qui a changé dans ce milieu de la musique en 25 ans ?

Au début des années 80, les FM ont fait beaucoup de tort à la chanson française. Quand j’étais chez BMG en 1987, l’International bouffait tout. Si Whitney Houston débarquait, je n’existais plus. Et puis, aujourd’hui, dans les maisons de disques, on prend moins de risques. les investissements en pub TV pour des compilations se font au détriment de la créativité, et des paris sur de jeunes talents. Tout est calculé. J’aime bien Céline Dion, et Goldman, mais avait-elle vraiment besoin de lui, alors qu’il y a tant de jeunes auteurs-compositeurs qui auraient pu écrire pour elle ?

– Comment expliques-tu ton retour alors que le public et les medias t’ont longtemps boudé ?

Je crois qu’il y a toujours eu un public qui attendait mon retour, mais je n’étais pas là, ce qui compliquait les choses. Je crois aussi que la Disco, le glamour et les paillettes incarnent la fête et que les gens ont besoin de rêver. Les jeunes stars comme Bruel ou Farmer sont trop peu nombreuses en France. Alors les jeunes reportent ce besoin de rêver sur Take That, East17. Ce qui me surprend, c’est que les jeunes de 14-15 ans qui découvrent ma musique m’écrivent pour me dire « Tu es beau, je t’aime », et me demander une photo dédicacée. C’est reparti comme il y a 20 ans (rires).

– Quel est ton état d’esprit aujourd’hui ?

Quand je suis à Paris, j’adore toujours autant danser, sortir le soir, voir du monde. La solitude, je peux la retrouver en rentrant à Londres, où je peux me mêler incognito à la foule. Sauf si je tombe sur des français… Les gens dans la rue sont toujours aussi sympas avec moi. Je n’ai aucun regret et je ne suis pas blasé. Au contraire, j’attends mon prochain disque d’or avec impatience, alors que je me fichais des précédents qui sont chez mes parents. c’est étrange, non ?

Propos recueillis (à Paris, en septembre 1995) par Eric Chemouny

Crédit photos : Alain Marouani (DR / photothèque Barclay / UM)

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7 commentaires sur «  »

  1. Belle interview. Merci.

    C’est toujours le même problème dans tous les domaines (chanson, sport, sciences, …) : quand le succès arrive, il faut être sur tous les fronts à la fois car tout le monde sollicite pour prendre la lumière. Le risque est de s’y épuiser, s’y perdre et surtout se faire happer dans un tourbillon, perdre son temps et être décroché de sa passion dont le succès n’est que la conséquence mais pas le réel but.

    J’avais oublié Patrick Juvet depuis qu’il m’ait bouleversée avec ses tous premiers succès (pré-ado). Puis je n’ai plus prêté attention à lui car je n’ai pas eu le temps de regarder la TV durant les années suivantes.
    Et d’ailleurs, j’étais plutôt Queen que Juvet … même si j’ai appris que nous avons tous les deux « Bohemian Rapsody » de Queen comme une de nos références absolues et qu’il était proche de Freddy Mercury.

    Effectivement, Patrick Juvet a raison, quand j’ai animé des émissions FM (dans deux radios libres), nous passions plutôt de l’anglais.

    J’apprends à connaître Patrick Juvet depuis son décès.
    L’homme, sa musique, sa vie. Et c’est le choc.
    Comment ai-je pu passer à côté d’un tel être, d’un tel artiste ?
    Comment ai-je pu l’oublier sans jeter un oeil sur lui ?
    Il avait un univers musical (varié) dont je ne me lasse plus.
    J’ai embarqué et je n’en sors plus.
    Ses musiques me touchent.
    Et quel talent pour mettre l’ambiance quand elle sont rythmées !
    Et impossible de lui écrire tout cela : il n’est plus là.

    Il était ailleurs et il nous y emmène avec lui au delà de sa mort.

    Encore Merci pour cette interview d’un artiste si gentil, élégant, honnête, aimant tant son public.

  2. Tellement triste de ta disparition. Je n’ai plus les mots . Mon coeur saigne. Je t’aime Patrick.

  3. Bravo à « Je suis musique » pour cette excellente interview, du fond et de la forme, ça fait plaisir, quant au choix des photos, c’est juste parfait, toutes mes félicitations et longue vie à vous

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