FRANK LORIOU

L’ode à la simplicité

Depuis près de 30 ans, chacun d’entre nous aura forcément tenu un magazine ou un disque portant le sceau de Frank Loriou. Photographe, graphiste, maquettiste, véritable touche-à-tout incontournable du petit monde de la musique hexagonale, il aura immortalisé tout ce que la chanson française compte d’iconique, de son ami Murat à Dominique A. Brigitte Fontaine, Miossec, Manu Chao ou Yann Tiesen.  Alors qu’il vient de signer les visuels des albums d’Emma Daumas et Carole Masseport, en attendant le prochain Gauvain Sers, l’artiste s’est raconté, avec cette humilité et cette simplicité qui font la griffe des plus grands de ce métier et qui transpirent de chacune de ses œuvres. Il est l’invité exceptionnel de notre galerie JSM…

– Quel a été ton itinéraire et comment es-tu venu à la photographie ? As-tu suivi une formation, une école particulière ?

Je suis autodidacte en à peu près tout. J’ai abrégé assez vite mes études, et fait pas mal de métiers. J’ai travaillé longtemps dans l’imprimerie, avant de devenir graphiste. Puis photographe, quelques années plus tard.

– Es-tu entré directement dans le milieu de la musique, ou as-tu pris des chemins de traverse ? Quelle a été la porte d’entrée justement ?

Je suis passionné de musique depuis toujours. Passionné d’image aussi, mais de façon plus inconsciente. Je suis « monté » à Paris pour travailler dans la musique, d’abord chez un photograveur dont c’était la spécialité, puis en tant que responsable du service graphique de Virgin France, à la fin des années 90. De grandes et folles années pour ce label, qui englobait Source, Labels, Delabel. Et tant d’artistes qui bouleversaient les codes de l’époque. Puis je suis devenu indépendant.

– Je crois que tu es d’abord passé par la phase graphisme avant d’ «oser » la photographie…

Pendant de nombreuses années, je me consacrais uniquement au graphisme, oui. C’est un métier aux contours plus flous, pour le public, mais tout aussi fondamental que la photographie. Les anglo-saxons ont une culture graphique et typographique beaucoup plus développée que la nôtre, et j’ai essayé de travailler dans ce sens. Une pochette réussie, ça n’est pas seulement une image. On peut l’emmener beaucoup plus loin, avec un graphisme qui fasse sens.

– Quels ont été les premiers modèles à te faire confiance ? En gardes-tu un souvenir particulier ?

Un jour, Yann Tiersen m’a proposé de faire les photos de son prochain album. J’en ai été très touché, mais j’ai décliné la proposition, ne m’estimant pas légitime en tant que photographe. En revanche, j’ai décidé que plus jamais je ne refuserais une telle offre, et commencé un travail personnel en photographie qui s’est étalé sur plusieurs années, au terme desquelles j’ai publié le livre « Tout est calme . Dont le titre est celui d’un morceau de… Yann Tiersen.

– Quelles ont été tes premières pochettes de disques ? Celles dont tu es le plus fier aujourd’hui ?

En tant que graphiste, ma première pochette de disque est « Le Phare » de… Yann Tiersen, toujours. Puis « Clandestino » de Manu Chao, et « Mustango » pour Jean-Louis Murat. Trois albums et trois artistes de grande envergure. J’ai eu beaucoup de chance.

– Es-tu devenu le photographe « attitré » de certains artistes ou certains labels ? As-tu lié des relations amicales avec certains d’entre eux ?

Tout au long de mon parcours il y a eu des compagnonnages très importants, avec tellement d’artistes et de labels que je préfère ne pas en citer, pour n’oublier personne. J’ai lié des relations amicales avec la plupart d’entre eux, à des niveaux divers, mais particulièrement avec Jean-Louis Murat, pourtant réputé le plus sauvage, avec qui j’aime tant échanger, et suivre le Tour de France, dont nous sommes fans tous les deux.

– Comment prépares-tu tes séances ? As-tu besoin de rencontrer tes modèles en amont, de t’imprégner de leur musique ? Quelle la part d’improvisation ?

Nous nous rencontrons toujours avant, et bien sûr je m’imprègne de leur musique. Je suis particulièrement attentif au stylisme, mais globalement je prépare assez peu mes séances, pour laisser la place à l’improvisation, et à une forme de création intuitive. Une manière d’aller chercher l’émotion plutôt que des concepts sophistiqués. C’est fragile et intense, comme cela que j’aime travailler, et être moi-même surpris de ce qui advient.

– As-tu besoin d’aimer les artistes que tu photographies ? T’est-il arrivé de refuser de photographier de grands noms  ?

J’ai la chance que viennent à moi des artistes dont l’univers me touche, et avec qui j’ai, de fait, des choses à partager. Il est arrivé plusieurs fois que la rencontre avec l’artiste me permette de mieux comprendre et aimer sa musique, quand ce n’était pas forcément acquis d’avance. Oui, on aime celui ou celle que l’on photographie. Au-delà de sa musique. Une session photo est souvent un moment très fort, presque intime. Il m’est arrivé de refuser de photographier de grands noms quand je sentais que l’on attendait de moi quelque chose qui ne me ressemblait pas.

– As-tu déjà revu ta perception d’un artiste après une séance photo, été déçu ou au contraire agréablement surpris ?

Je les prends comme ils sont, je prends ce qu’ils me donnent, sans juger.

– Quels grands disparus aurais-tu aimé photographier dans l’idéal ?

Bashung, Christophe, Daniel Darc. Sans hésiter.

– Fais-tu aussi des photos de concerts ? As-tu des souvenirs particuliers de certains concerts ?

J’ai commencé par la photo de concert. C’est un genre un peu sous-estimé, et ça m’intéressait de voir si j’avais quelque chose à y apporter. Alors j’ai fait toutes les photos que les autres ne faisaient pas, floues, à contre-jour… J’aimais bien le côté un peu physique d’être mêlé au public, parfois dans des concerts qui bougeaient beaucoup, comme la scène rock garage dans les soirées Gloria à la Flèche d’Or. J’ai réalisé les photos des albums live de Dominique A « Sur nos forces motrices », HF Thiéfaine « Scandale Mélancolique Tour ». J’ai aussi photographié Katerine, Lavilliers, Higelin, et tant d’autres. Et même Patti Smith, un vieux rêve.

– As-tu aussi photographié des acteurs/actrices ou le milieu du cinéma est-il étanche de celui de la musique ?

Ça ne s’est jamais présenté. Les milieux sont un peu étanches quand on ne travaille pas pour des titres de presse. En revanche, je photographie pas mal d’auteurs de Podcast pour Spotify, comme le philosophe Charles Pépin, et j’aime beaucoup ces rencontres hors de la musique, et les échanges qu’elles génèrent.

– As-tu le sentiment que le fait d’avoir travaillé en label, et en presse musicale, est un avantage ou un inconvénient dans ton approche des artistes ?

C’est plutôt un avantage. J’ai une vue globale des choses, et je connais bien tous les métiers de la musique, y compris le marketing. J’essaie que chacun ait le sentiment que les images que je produis sont justes et servent vraiment le projet, l’artiste, et sa musique.

– Ton travail de graphiste te conduit aussi à travailler sur des images d’autres photographes : c’est l’école de l’humilité…

Ce n’est pas de l’humilité, ni une frustration, ça fait partie du métier de graphiste. C’est une occasion de s’exprimer autrement. Parfois ce sont des photos de Jean-Baptiste Mondino, aussi. Et là c’est de la pâtisserie.

– Toi-même, quand tu conçois une photo, j’imagine que tu ne peux t’empêcher d’anticiper sur la mise en page pour un disque ou un magazine ?

Parfois je plaisante en disant que j’ai laissé la place pour le logo Télérama. Souvent il y a des moments de grâce, où l’on peut avoir le sentiment d’être en train de faire la pochette. Mais seul le travail graphique permet de savoir quelle image sera la plus juste, la plus forte, la plus sensible.

– En matière de retouches sur portraits, quelles sont les limites que tu t’imposes ?

Au cours d’une même session photo, on peut avoir 1000 visages différents. Quand on se trouve très laid, pas d’inquiétude, on ne l’est pas autant dans la vie. Quand on se trouve très beau, pas d’arrogance, on ne l’est pas autant que ça dans la vie non plus. Mon métier consiste à sublimer le réel sans le transformer. De même en matière de retouches. J’en fais le moins possible, mais certaines sont nécessaires pour garder la magie.

– Parmi les grands photographes d’hier et d’aujourd’hui, quels sont tes références, tes modèles ?

En matière de portrait, Richard Dumas, sans hésiter, avec qui j’ai beaucoup travaillé. Pour le reste j’aime la photographie du quotidien de William Eggleston, Stephen Shore, Rinko Kawauchi, Lars Tunbjörk… entre autres.

– As-tu des projets de livres ou d’expositions à venir ?

De livre, pas dans l’immédiat, mais j’ai une exposition disponible autour de mon travail dans les musiques actuelles, qui doit tourner en France dès que la situation le permettra… et qui est d’ailleurs disponible pour qui est intéressé !

– Si tu devais qualifier ton approche et ton travail de photographe en quelques mots, quels seraient-ils ?

Et vous, qu’en diriez-vous ?

– Après Emma Daumas et Carole Masseport, dont tu a signé les pochettes d’albums, quels sont les derniers artistes que tu as photographiés et dont on découvrira l’univers visuel prochainement ?

Je travaille sur le prochain album de Gauvain Sers, avec qui j’ai aussi un long compagnonnage qui m’est cher. Ma dernière séance est un projet de Fixi (Java, Winston Mc Anuff…) et Nicolas Giraud, autour de l’univers de Tony Allen. Et viennent de sortir deux albums dont je suis très fier, celui d’Eskelina « Le sentiment est bleu », et celui de Thomas Enhco & Vassilena Serafimova « Bach Mirror ».

– En dehors des musiciens, quels sont les autres domaines qui inspirent le photographe Frank Loriou ?

J’aime photographier le quotidien, les choses simples, le silence, l’absence, le vide. Et les enfants, et les personnes un peu âgées, qui ont en commun une grande simplicité, et d’aller à l’essentiel. Ce sont peut être les mots qui pourraient qualifier mon travail de photographe, la simplicité, et de chercher à aller à l’essentiel.

Propos recueillis par Eric Chemouny

Album cover : Frank Loriou (DR)

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