PATRICK SWIRC

Le supplément d’âme…

Si Patrick Swirc est trop modeste et discret pour se mettre en avant auprès du grand public, ses célèbres photographies que s’arrachent les plus grands magazines depuis 4 décennies, sont véritablement entrées dans l’imaginaire collectif, tant il a immortalisé de stars du cinéma et de la chanson, qui l’ont plébiscité pour son regard toujours bienveillant, poétique et d’une fantaisie réjouissante. De Johnny Hallyday à Catherine Deneuve, de Serge Gainsbourg à Isabelle Adjani, toutes lui doivent cet éclair au coin de l’œil et ce petit supplément d’âme qui font toute la différence avec un portrait ordinaire, si réussi soit-il… Nous avons voulu rencontrer cet artiste majuscule et inclassable, photographe protéiforme aux allures de motard Rock’n’Roll, infatigable globe-trotter et grand voyageur, et lui dire toute notre admiration en lui dédiant notre galerie JSM…

Autoportrait de Patrick Swirc, » Regarder la mer ».
Cette image est extraite de la série  » Mes trésors, mes merveilles » réalisée pendant le premier confinement. © Patrick Swirc / modds 

– Comment es-tu venu à la photographie ?

J’ai d’abord eu une caméra super 8, quand j’avais 13 ou 14 ans. Je réalisais de petits films, ça me plaisait bien, mais j’ai du m’orienter vers la photographie car les pellicules ont fini par me coûter trop cher. J’habitais Saint-Etienne, et je suis très vite entré dans la profession, en travaillant avec des photographes, d’abord pendant mes vacances, puis de façon plus régulière. C’étaient mes premières expériences professionnelles. J’ai même fait des photos de Père Noël dans la rue, ou travaillé sur les plages en été. C’est une bonne école finalement pour apprendre la photo. Ensuite, à 18 ans, j’ai intégré une école de photo, à Vevey en Suisse. La scolarité durait 4 ans, mais au bout de 2 ans, j’en ai eu ras le bol et je suis parti. Ensuite j’ai travaillé sur les plateaux de la télévision suisse. J’y ai bossé 6 ou 7 mois, mais j’ai été viré parce que mes photos étaient trop mauvaises (rires) ! Faire des photos sur des plateaux tv, ce n’étaient pas des conditions idéales : mes photos étaient souvent floues… J’ai alors commencé à travailler pour le magazine Façade (n.d.l.r : en 1981, suite à la rencontre avec son directeur Alain Benoit), qui m’ a fait confiance. Il faut dire que j’étais assez disponible et que je ne me défonçais pas la gueule, ce qui était rare dans les années 80 (rires) ! Ils pouvaient compter sur moi et j’ai commencé ainsi à faire des portraits de célébrités…

– Tu as depuis photographié beaucoup de chanteurs et chanteuses : quel rôle joue la musique dans ta vie ?

Pas tant que cela, j’ai surtout travaillé pour le cinéma. Pour être honnête, je peux très bien me passer de musique dans ma vie personnelle, ne pas en écouter pendant trois ou quatre mois sans problème. J’ai essayé moi-même de faire de la musique, mais j’ai vite renoncé. À une époque, je m’étais acheté un banjo, essayé d’en jouer, mais même mon chien a fini par me faire la gueule… À croire que je n’ai aucune oreille musicale !

– En dehors de ces portraits cultes, as-tu réalisé des reportages de ces artistes en concert ?

J’en ai fait quand j’avais 16-17 ans, mais c’est une autre approche. C’est très compliqué de faire de bonnes photos de concerts. Le dernier concert que j’ai couvert, c’était pour les 10 ans de carrière de Kassav en Guadeloupe… Ça remonte à loin ! On était dans les années 90.

– Gardes-tu des souvenirs de rencontres particulières avec des artistes musiciens ?

Le premier artiste que j’ai photographié a été Keith Richards, pour Façade justement. Dans le temps, on se pointait à l’hôtel et on faisait la photo. Aujourd’hui, il faudrait prendre rendez-vous deux ans à l’avance pour faire une photo avec les Stones. Avec l ’équipe de la rédaction, on s’était donc rendus à l’hôtel Warwick, pour le rencontrer. C’était la grande période du feuilleton « Dallas ». A l’époque, on réfléchissait toujours à un scénar’ avant de rencontrer les artistes, et on avait pensé à photographier Keith habillé en JR Ewing. On s’est pointés à l’hôtel, et on nous a installés dans une pièce pour réaliser la photo. Keith est arrivé avec ses gardes du corps, de grands blacks impressionnants. J’ai commencé à m’installer et lui ai expliqué mes intentions. Il a pris la chemise, l’a enfilée et mis le noeud papillon qu’on avait préparés pour lui. Ensuite, il a pris le Stetson, mais il ne lui plaisait pas, alors il l’a balancé par terre pour le piétiner. On a commencé la séance comme ça… Tout à coup, il a sorti un gros couteau de son pantalon, et a commencé à jouer avec, se gratter les dents, se curer les ongles, etc. Et il a fini par se casser, emportant avec lui le stylisme qu’on avait rapporté, les fringues empruntées et qu’on devait rendre, en nous laissant en plan avec sa propre chemise. On a passé des heures à essayer de récupérer ces vêtements… Entre temps, Mick Jagger, qui connaissait le directeur artistique de Façade est passé dans le couloir, et nous a invités à prendre une bière avec lui dans sa chambre. C’était quand même sympathique de boire une bière avec Jagger ! Il a proposé de nous racheter la chemise de Keith 500 francs, mais on a refusé le deal et on a gardé cette chemise comme monnaie d’échange contre nos fringues. Bref, on a fini par se casser et rentrer au journal avec cette chemise. Et puis, en regardant dans la poche, on a trouvé un papier plié. En l’ouvrant, on a réalisé qu’il s’agissait d’une photo de femme à poil avec un truc blanc dedans… (rires). C’était drôle ! Voila comment s’est passée ma première séance ! C’était toute une histoire !


Johnny Hallyday © Patrick Swirc / modds

– Dans ce registre Rock’n’Roll, tu as aussi immortalisé Johnny Hallyday…

Oui, mais c’était toujours compliqué. Il était lui-même compliqué dans sa tête et ne se gênait pas pour te faire comprendre que faire des photos l’ennuyait prodigieusement. J’étais parti à Los Angeles pour le photographier, en vue d’une couverture de Télérama et d’un article intérieur. A l’époque, il tournait un clip dans les rues de Los Angeles, et la rédaction avait une idée précise de ce qu’elle voulait : un image de lui dans un bar, avec des néons derrière et une ambiance particulière… Après avoir tourné toute la journée, il est entré dans un bar, et s’est assis dans un coin. C’était difficile de lui parler en direct, parce qu’il s’exprimait très peu. J’ai demandé au régisseur si c’était possible de profiter de ce moment idéal pour faire les photos. Il m’a renvoyé sur le manager, lequel m’a renvoyé sur Laeticia… Elle m’a répondu qu’il valait mieux le laisser tranquille à ce moment-là. On n’a pas pas pu saisir cet instant pour faire la photo qu’on voulait faire. D’ailleurs, je n’avais rien pu faire d’autre de toute la journée. A plusieurs moments, je me suis retrouvé à côté de lui, mais il n’a eu aucun regard sur moi, refusant de se tourner vers moi… Je sentais bien que je l’emmerdais. A un moment, j’ai été obligé d’en parler au régisseur : j’étais venu spécialement pour lui à Los Angeles, et lui ne me donnait rien, pas un regard… Mais il m’a rassuré, en me disant, que dès le clip terminé, j’aurais mes photos. On a finalement réussi à faire cette série dans la rue, deux minutes à peine avant qu’il ne rentre dans sa caravane…

– Ce n’était pourtant pas la première séance avec lui ?

Non. Il faut que je te raconte qu’auparavant, j’avais eu aussi l’occasion de participer à son spectacle à la Tour Eiffel, en juin 2000. J’avais une Harley à l’époque et je suis monté sur scène avec lui. Il habitait encore Villa Molitor, et on était arrivés à une quinzaine en Harley. Ensuite, on a traversé Paris à deux heures du matin… Johnny ne faisait pas la différence entre les feux verts et les feux rouges. Il était « daltonien », et n’hésitait pas à rouler à 80/100 km dans les rues de Paris… (rires). Quelques années plus tard, j’ai eu l’occasion de le photographier chez lui à Marnes-la-Coquette. Je suis arrivé vers 11h30 pour le photographier. Il m’a demandé trois fois avec insistance si je voulais boire une bière… Ce n’était pas vraiment mon envie du moment… Il était déjà un peu dans les vapes. Je lui ai alors raconté que j’avais participé des années plus tôt à ce spectacle : et là, tout d’un coup, je devenais quelqu’un d’autre à ses yeux. Il a appelé Laeticia pour lui raconter cette histoire… Les Harley, c’était tout ce qui l’intéressait…  

– Au rang des portraits, quelle catégorie de personnalités préfères-tu photographier ?

Je n’ai pas de préférence particulière, mais je sais que je déteste photographier les footballeurs et les cuistots (rires). Je me doute bien que certains sont très sympas, ce n’est pas la question, mais la grande cuisine ne m’intéresse pas : je ne suis pas du tout branché bouffe. Tu ne me verras jamais devenir gâteux devant un plat. Je suis végétarien et me contente de pâtes et de légumes au quotidien, donc j’ai du mal à être fasciné devant un chef cuisinier. A une époque, je travaillais pour une revue de culture-food qui s’appelait « 180 Degrés », et pour laquelle je devais photographier des grands chefs. Mais je m’ennuyais tellement, qu’ils ont arrêté de m’appeler (rires). Je ne sais pas quoi dire à ces gens-là. Avec les footballeurs, je n’y arrive pas non plus, et pourtant, je suis originaire de Saint-Etienne… Je déteste le foot, même si j’ai commencé par la photo de foot, quand j’étais gamin, pendant les matches de coupe d’Europe. J’avais même une salle de classe dans laquelle j’étais autorisé à afficher mes photos et à les vendre… J’aime bien travailler avec l’Equipe magazine, mais ils ne m’appellent que pour photographier des footballeurs… C’est plus fort que moi, je ne peux pas… Il faut dire qu’ils ont dans leur staff Franck Séguin, un super photographe de sports, qui a été récompensé à plusieurs reprises pour ses reportages.

– Y-a-t-il des artistes disparus que tu regrettes de n’avoir pas photographiés ?

Il y en a des tas, c’est sûr… J’aurais adoré photographier des gueules du cinéma français, comme Gabin ou Ventura.

– Quid des hommes politiques ?

J’adore les photographier. Il y a une folie chez ces hommes-là qui je trouve très intéressante. Ce sont les plus grands acteurs du monde. J’adorerais photographier Poutine, par exemple. C’est un rêve ! Je serais très curieux de le rencontrer, et évidemment pas pour des raisons politiques. Je me rappelle d’une rencontre entre François Hollande et des étudiants, qui lui ont demandé : « Est-ce que c’est important d’être fort en mathématiques pour être président de la République ? ». Et Hollande a répondu : « Vous savez, les mathématiques ne servent pas à grand chose quand on se retrouve face à Poutine ! ». Je trouve cela fabuleux ! (rires). Cela dit, j’ai photographié quelques fortes têtes en politique, des hommes de pouvoir : ce sont de véritables fauves ! De Le Pen, à Sarkozy quand il était président… Je l’ai suivi tout un dimanche après-midi à l’Elysée : sans être sarkoziste, j’avais l’impression de voir un guépard marcher devant moi…

– Prépares-tu beaucoup tes séances en amont ? Quelle est la part d’improvisation ?

Avant, je préparais les mises en scène en effet, je cherchais des idées, d’autant que les magazines avaient une vraie ligne éditoriale. C’est devenu plus rare aujourd’hui, les consignes sont moins précises. De plus, j’ai tendance à photographier des gens pour la troisième ou quatrième fois. On n’est plus dans une confrontation ou un duel, comme lors de notre première rencontre, alors j’y vais à l’instinct… 

– Signer une pochette de disque, comme celles de Brigitte Fontaine, Florent Pagny ou dernièrement celle des « duos volatils » de Véronique Sanson demande-t-il une approche différente ?

Déjà, c’est mieux payé (rires) ! Je plaisante, ce n’est pas très différent ! J’ai rencontré Véronique Sanson plusieurs fois, elle est tellement attachante et sympathique… Cette séance s’est très bien passée, elle sait ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas. J’aime beaucoup cette femme, mais aussi ses chansons. J’aime ses textes, et je l’écoute avec plaisir de temps en temps. Mais je fais très peu de pochettes d’albums en réalité. J’ai également fait un visuel pour l’album de duos d’Idir. Je ne le connaissais pas du tout : la première fois que je l’ai entendu, j’étais parti faire des photos sur le tournage d’un film marocain. On traversait le désert, quand on m’a fait écouter sa musique et par le plus grand hasard, on m’a appelé quelques années plus tard pour faire des photos : j’ai alors découvert un mec extraordinaire, très gentil… J’ai vraiment beaucoup aimé son personnage.

– Ton compte Instagram dévoile une facette différente de ton travail avec des natures mortes, des compositions magnifiques, très étudiées et oniriques…

J’ai toujours aimé les ossements, au point d’avoir collectionné des crânes humains dans le passé. J’en avais une dizaine… C’était un peu devenu insupportable chez moi, tant l’ambiance était lourde… Je me suis débarrassé de pas mal de choses, et n’ai gardé qu’un ou deux crânes en souvenir. J’avais un vieux crâne tibétain gravé et tout patiné que j’avais acheté en voyage. Un jour, alors que je rentrais de vacances, j’ai eu envie de m’en débarrasser aussi et habitant dans le Val d’Oise, je l’ai balancé dans l’Oise. Je suis passionné par tout cela, par les esprits aussi, celles qui habitent les plantes et toutes ces choses qui nous entourent. L’animisme m’intéresse beaucoup et je vis avec ces sujets qui me nourrissent au quotidien, tout en alimentant mon travail de photographe. 

– Quelles sont tes références ou tes maitres en matière de photo ?

je suis très classique : Irving Penn, Richard Avedon, Helmut Newton, Guy Bourdin… Un jour j’ai exposé mes portraits aux rencontres d’Arles. Il y avait une exposition sur August Sander au même moment. Quand j’ai vu son travail, j’ai eu honte d’exposer après. Le mec avait tout dit. Qu’est-ce qu’on peut inventer de plus, quand on arrive après ces gens-là ? Quand tu regardes des photos de mode aujourd’hui, elles renvoient toujours à ce qui a été fait par eux. Je regardais dernièrement une photo d’un grand photographe de mode, qui se contentait au final de décliner une photo déjà faite par Penn dans les années 50… C’était la même ambiance, même si évidemment la fille et les vêtements avaient changé. C’est compliqué de se réinventer. À mon sens, la photographie est morte. Tout a déjà été fait, on ne fait que se répéter… Et je m’inclus dans ce constat. On arrive un peu à la fin d’un cycle : plus rien ne surprend, parce que tout est possible avec les moyens techniques, comme photoshop. C’est devenu à la portée de chacun de faire une bonne photo aujourd’hui…

– As-tu des projets de livres, d’expos avec une photothèque aussi riche que la tienne ?

Non, pas prochainement. J’ai déjà souvent exposé mais en réalité, je déteste revenir sur les photos que j’ai faites. Je l’ai toujours fait à contre-coeur, sauf lorsqu’il s’agissait d’une série spéciale pour une expo. Quant aux livres, je dois avouer que n’ayant pas d’enfants, je me fous de laisser une trace de mon travail. Ce qui me fait du bien dans la vie, c’est de faire une belle photo : ça va ensoleiller ma journée et ça me suffit. Faire un bouquin demande trop de travail, trop d’énergie, presqu’autant que de faire un film et franchement, ça ne m’intéresse pas…. 

– Quelle est la dernière personnalité à avoir posé pour toi ?

La semaine dernière, j’ai photographié Nicole Garcia, en prévision de la sortie de son film. Mais avec toutes ces incertitudes, on ne sait pas quand il sortira, hélas…

Propos recueillis par Eric Chemouny

Visitez l’exposition de portraits signés Patrick Swirc dans la Galerie JSM ici. Bonne visite.

Crédits photos : © Patrick Swirc / modds

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