JANE BIRKIN

La renaissance

Ces derniers temps, on savait la muse éternelle de Gainsbourg lasse et fatiguée par les épreuves de l’existence. Alors certes, il y eut ce magnifique spectacle symphonique, et la publication des deux tomes de son journal intime, mais on la sentait lointaine, comme accrochée à un ailleurs, un monde suspendu et imaginaire, en guise de dernière bouée de sauvetage… Il aura fallu que l’ami Etienne Daho arrive à la convaincre de réaliser enfin ce vieux projet de mettre en musique des extraits de sa pièce « Oh! Pardon tu dormais », pour que la belle endormie se réveille et reprenne les rênes de sa carrière de chanteuse, passant même du statut d’égérie à celui d’artiste créative et inspirée à part entière. Nous avons rencontré la star Jane Birkin pour évoquer la genèse de ce petit bijou, et célébrer avec elle son retour à la vraie vie et cette renaissance aussi sublime qu’inespérée…

– Comment est née l’idée de ce nouvel album, « Oh ! Pardon tu dormais… » ?

A l’origine, c’est le titre d’un film que j’ai réalisé, avec Jacques Perrin et Christine Boisson pour interprètes. J’en ai repris ensuite le texte pour une pièce de théâtre, que nous avons jouée très longtemps avec Thierry Fortineau, à la Gaité Montparnasse. Etienne Daho, très touché et très troublé par le texte, est souvent venu nous voir. Un peu plus tard, il m’a confié qu’il trouvait que le sujet pouvait faire un bon disque, sous forme de comédie musicale. J’ai trouvé l’idée sidérante et drôle, mais à l’époque, j’avais encore beaucoup de projets de pièces de théâtre, de films, et je n’ai pas pu y donner suite. Il m’en a reparlé après la mort de ma fille Kate, mais à ce moment-là, je n’étais plus bonne à rien. Et puis, je suis partie avec la tournée Gainsbourg Symphonique qui m’a occupée pendant plus de deux ans. Ensuite, j’ai essayé de savoir par le biais de mon producteur Olivier Gluzman, si Etienne était toujours intéressé par cette idée. C’était le cas, si bien qu’on a commencé à travailler rapidement. Je lui ai montré deux chansons que j’avais écrites pour Kate, avant même de nous attaquer au texte de « Oh ! Pardon tu dormais ». De son côté, Etienne a extrait tous les morceaux du texte qu’il trouvait intéressants pour en faire la base des chansons. Il a trouvé des idées de refrains, et nous avons écrits les textes ensemble, à part deux textes en anglais que j’ai écrits toute seule.

– C’est un exercice inédit de transformer le texte d’une pièce de théâtre en chansons : le format n’est pas le même…

En effet, le texte n’en avait pas le format, mais Etienne a su en faire des chansons. J’ai trouvé ça bien, et j’étais heureuse qu’il accepte de me donner la réplique sur deux chansons.

– Était-ce plus confortable pour vous de n’avoir qu’un seul interlocuteur, voire deux, avec Jean-Louis Pierot, plutôt qu’une multitude d’auteurs-compositeurs, comme sur vos précédents albums originaux ?

En tout cas, c’était une garantie d’homogénéité pour le disque. Pour le précédent « Enfants d’hiver », j’étais vraiment satisfaite de deux ou trois chansons, mais c’est vrai que j’ai eu des auteurs et compositeurs différents pour chaque titre. Et je pense que cela s’entendait au final, malgré le travail d’Edith Fambuena qui a fait des orchestrations merveilleuses. Ça reste un disque très intime que j’adore, mais je pense que pour ces raisons, il n’a pas eu une grande carrière. Il lui manquait une vision d’ensemble, qu’auraient apportée un seul auteur-compositeur et des orchestrations homogènes, dans l’esprit d’un concept album.

– Si Etienne n’avait pas donné suite, auriez-vous abandonné l’idée d’enregistrer un nouvel album ?

Ce n’est pas que j’en aurais abandonné l’idée, mais je n’y aurais tout simplement pas pensé. J’étais dans un tel état, que je ne sais pas de quoi j’aurais pu parler, à part de Kate. Peut-être de la nostalgie de l’enfance, mais c’était déjà un peu le thème d’«Enfants d’hiver ». Je ne sais pas vraiment. J’étais déjà tellement gâtée par la sortie des deux tomes de mon journal intime, «Monkey Diaries » et « Post Scriptum », que je n’en éprouvais pas le besoin. Ils sont sortis absolument partout, en Angleterre, en Russie, en Espagne… Ça en jette, quand on voit leur couverture avec le titre en alphabet cyrillique ! En Angleterre, j’ai eu la chance d’être classée parmi les 20 meilleurs livres de l’année, d’après le journal Times. Grâce à ces ouvrages, j’ai pu m’exprimer sur un autre mode, si bien qu’après la longue tournée avec les chansons de Serge, j’étais vraiment comblée…

– Continuez-vous à tenir ce journal intime ?

Non, après la mort de Kate, j’ai arrêté…

– Allez-vous poursuivre la tournée Gainsbourg symphonique ?

Oui, c’est un spectacle que je peux jouer quand je veux. Je ne suis pas encore allée en Russie, parce que les dates ont été repoussées pour toutes sortes de raisons. Il y a encore des demandes un peu partout dans le monde, auxquelles je n’ai pas encore pu répondre. À Paris aussi, il est déjà question de le reprendre à la Philharmonie en septembre prochain. Comme Nobuyuki Nakajima en a déjà écrit tous les arrangements, il suffit qu’il soit disponible et de trouver un orchestre, et c’est bon.

– Avez-vous vu en Etienne un héritier de Serge dans sa façon de travailler et vous diriger en studio notamment ?

Non, pas du tout. Avec Serge, c’était très particulier, parce qu’il était toujours dans l’émotion et pleurait beaucoup en studio. Jusqu’à notre séparation, il était facilement énervé et ne comprenait pas que je n’arrive pas à trouver la bonne rythmique, sur « Ex-fan des Sixties » par exemple. Ca le rendait dingue ! Moi aussi, d’ailleurs. C’était toujours assez agressif et passionnel entre nous. Ensuite, pour les trois derniers albums, après que je l’ai quitté, c’était très émotionnel. Je le voyais derrière la vitre, décomposé, parce qu’il me faisait chanter ses propres blessures en réalité. C’était des séances humainement compliquées, pour moi comme pour lui, mais le résultat est merveilleux. Avec Etienne, j’étais davantage dans un rapport de confrères, alors que j’étais l’élève de Serge. Le fait d’avoir co-écrit la plupart des chansons de cet album me positionnait autrement. Je n’avais qu’à me mettre en place, et écouter les conseils d’Etienne qui ne voulait pas que je place ma voix trop haut, de façon à chanter plus facilement. De toute façon, ces textes sont beaucoup plus faciles à chanter que ceux de Serge. Avec Etienne, je n’ai pas l’angoisse de trahison que j’avais envers lui. J’avais toujours peur de me tromper sur ses paroles qui étaient celle d’un poète, encore plus sur les albums enregistrés après sa mort… Alors que là, on a quasiment gardé les premières prises. Je n’ai jamais pu rechanter « Cigarettes », par exemple. Les autres chansons ont été tout de suite très bien aussi. Et puis, on a enregistré dans le plus grand secret : il n’y avait que Etienne, Jean-Louis et l’ingénieur du son dans le studio. Je n’ai éprouvé aucun stress, ressenti aucune pression.

– Êtes vous sévère envers vous-même en tant qu’auteure ?

Ah oui, mais j’étais confiance, car Etienne a extrait des morceaux que j’avais écrits et que je trouvais déjà pas mal, comme « Si tu ne m’aimes plus, je ne m’aime plus non plus ». Ce sont des cris du cœur qui me paraissaient assez sincères. En revanche, je suis très critique quand je chante faux. Heureusement que ces chansons n’étaient pas trop compliquées pour moi. Pour les deux chansons en anglais que j’ai écrites, les enregistrer était comme une lettre à la poste. Il faut dire que les mélodies sont divines…

– Justement, auriez-vous pu écrire en français sur les musiques de ces deux chansons « Ghosts » et « Catch Me If You Can » ?

Je ne sais pas. Elles sont venues plus naturellement en anglais. Concernant « Ghosts », mes grand-parents et parents, et beaucoup de disparus que je cite dans la chanson, sont anglais.  Et puis, l’attirance un peu gothique envers les fantômes est typiquement anglaise. Il y a une tradition qui consiste à trainer dans les cimetières et à trouver ça romanesque. Dans cette chanson, on retrouve l’esprit des dessins de Gustave Doré. Disney a aussi imaginé des personnages qui sortent des tombeaux dans « Fantasia », « A Night On a Bare Mountain »… On y  voit des fumées, comme des esprits qui s’échappent des cimetières. Le refrain est une comptine enfantine anglaise, qui date du temps de la peste bubonique, que je chantais enfant, avec ma soeur. En français, je n’aurais pas su aborder cette chanson, car je n’ai simplement pas été une enfant en France. Je n’aurais pas eu cette idée, ni su comment la mettre en forme.

– « Catch Me If You Can » se réfère davantage au souvenir de Kate…

Oui, Jean-louis en avait d’abord écrit la musique. Etienne m’a envoyé en Bretagne pour écrire une épitaphe, la dernière chanson du disque. Je savais qu’il fallait qu’elle soit sur le thème de la mort, mais la mélodie était si descendante qu’elle renvoyait à l’image de quelqu’un qui tombe. J’ai essayé d’écrire sur l’idée de chute qui m’obsédait et s’est imposée. Bien sûr, j’ai revu Kate, et j’ai repensé à la dernière fois où je l’ai vue, lors du cocktail après mon show au Châletet. On était une cinquantaine de personnes. Elle était là près du piano et je me suis mise à imaginer qu’elle décolle du piano, et que sur la pointe des pieds, elle décide de quitter la salle, nous laissant tous figés comme si nous jouions à « 1,2,3 soleil ». J’ai imaginé qu’elle grimpe sur le toit du Châtelet pour se balancer, qu’elle chute et qu’on la ramasse en tant que parent… Je me suis aussi souvenue que j’avais trouvé un petit post-it sur son agenda, sur lequel était écrit « Happy like Ulysses between his parents ». Je me suis demandée pourquoi elle avait écrit cela. Avait-elle trouvé réconfortante l’idée d’être entre son père et sa mère ? Et puis, je me suis rappelée sa dernière expo, pour laquelle elle avait utilisé un bout de film qu’elle avait fait de moi en Bretagne. Elle m’avait faite assoir sur une chaise et s’était approchée de moi pour me filmer en gros plan. Je me suis mise à pleurer et elle a utilisé ces images, avec une bande-son composée d’une musique de son père, et des paroles extraites de dialogues de mes films, comme « La piscine ». Je me souviens que sur le moment, j’étais tellement affolée que je n’ai pas pu m’attarder à regarder ce film. Après sa mort, je me suis souvenue que son père comptait beaucoup pour elle dans le fond, parce qu’elle ne l’a connu qu’à l’adolescence. Elle l’adorait de même qu’elle avait une passion pour Serge. C’était une situation compliquée à vivre pour elle. Kate apparait dans cette chanson, et se mélange à d’autres préoccupations plus personnelles, comme celle de me demander si vous serez là quand je serai vieille… C’est un mélange entre ce qu’elle aurait dit, et ce que j’aurais dit aussi. 

– « Cigarettes » et « Ces murs épais » évoquent la disparition de Kate plus explicitement : c’est difficile de trouver le ton juste pour évoquer le deuil, le chagrin… Comment avez vous abordé le sujet ?

Je ne me suis pas posé la question. Il y a encore deux ans, j’étais dans un tel état de détresse, liée son absence… Je chantais alors le « Gainsbourg Symphonique », quand je suis rentrée dans une pharmacie. J’ai vu un petit nécessaire de toilette qui m’a rappelé ses pieds et leur beauté. Cette image m’a plongée dans un tel état de mélancolie en rentrant à l’hôtel, que Philippe Lerichomme m’a suggéré d’écrire tout ce que je ressentais. C’est ce que j’ai fait. j’ai écrit sur les offrandes que je ne pouvais plus lui rapporter des pays que je visitais, de Turquie ou d’Irlande… Et j’ai repensé à ses cheveux, d’un blond cendré qu’aucune teinture ne permet de retrouver… Je me suis souvenue de ses cheveux plaqués sur son visage, comme la dernière fois que je l’ai vue. Chaque belle image que j’avais d’elle se superposait avec cette dernière image de Kate morte. J’ai entremêlé tout cela avec la terreur du cimetière et l’horreur que j’éprouve à imaginer ce qui se passe sous terre. Je n’aime pas m’y attarder : il faut y aller juste ce qu’il faut pour les conventions, déposer des fleurs à la hâte et ensuite, se tailler au plus vite. De cette longue chanson, Etienne en a finalement fait deux : Jean-Louis avait composé cette mélodie à la Kurt Weil sur laquelle ils m’ont d’abord fait chanter « Cigarettes ». C’était à la fois choquant et très juste. J’ai été très longue à leur avouer que je trouvais cela bien, ce qui les a mis dans un état d’anxiété pendant trois jours. Pour « Ces murs épais », Jean-Louis et Etienne ont aussi écrit une musique. C’est Etienne qui en a trouvé le titre et le refrain.

– On ressent chez Etienne et Jean-Louis une volonté d’assurer une continuité respectueuse avec Gainsbourg : on retrouve sur le disque des références à un climat, des motifs ou à des arrangements mythiques… En aviez-vous conscience pendant l’enregistrement ? 

Je pense qu’il y a une forme d’hommage, mais justement pas à Serge. C’est en tout cas ce qu’ils m’ont dit, car je n’ai aucune oreille musicale et je n’ai pas du tout pensé à autre chose qu’aux merveilleuses orchestrations de Jean-Louis, comme sur « Marée haute » par exemple, avec ses cornemuses, etc. Jean-Louis a déclaré en interview avoir au contraire tout fait pour ne pas copier Serge, mais que cela lui avait peut-être échappé dans la mesure où il a influencé plusieurs générations de musiciens français. En revanche, il a reconnu avoir été très inspiré par John Barry sur cet album, ce qui m’a beaucoup surprise. Mais en effet, je peux comprendre pourquoi, avec le choix des instruments…

– On découvre vos talents de dessinatrice sur l’édition limitée ; comment est née cette idée ?

Je dessine un peu depuis toujours. La maison de disques voulait quelque chose d’original pour une édition limitée, mais je ne savais pas quoi donner… J’ai pensé à des dessins. J’étais d’autant plus libre, qu’il ne s’agissait pas forcément d’illustrer les titres. J’ai pu ainsi dessiner une personne avec du lierre qui lui grimpe dessus, pour illustrer le thème de la jalousie. J’ai pu aussi dessiner ce personnage, que je sais faire quasiment les yeux fermés, de fille squelettique, un peu à l’image de celle que j’étais il y a très longtemps. C’est le dessin que je fais avec le plus de facilité. J’ai considéré que si j’étais inspirée pour chaque chanson, c’est quelque chose que je pouvais faire assez modestement… Au final, quand j’ai appris que ça allait sortir dans un format aussi luxueux, j’étais un peu affolée… (rires).

– A quoi se réfère le premier single « Jeux interdits » ?

La musique que j’avais au départ pour ce texte était celle de « Ta sentinelle ». J’ai raconté à Etienne que quand Kate et Charlotte étaient petites, à force de regarder le film « Jeux interdits », elles avaient fini par se créer leur petit cimetière, où elles enterraient absolument tout, jusqu’au poulet du dimanche. Kate en particulier avait un souci d’équité, si bien que dans le petit cimetière en bordure de notre maison en Normandie, elle s’était amusée à inverser toutes les plaques et les panses de porcelaines sur les tombes. Les gens se retrouvaient avec « À notre chère tante », venant d’une tombe inconnue sur celle de leur disparu. Le maire était furieux et a demandé à ce qu’on rétablisse tout en ordre, mais la pauvre Kate ne se rappelait pas du tout la place d’origine de toutes ces choses… Etienne a finalement trouvé que la musique de « Ta sentinelle » était trop lente et trop anecdotique… Il fallait quelque chose de plus punchy pour évoquer cette anecdote charmante, ce souvenir nostalgique…  

– Vous chantez en duo avec lui votre incapacité à dire des mots comme « F.r.u.i.t » ou « Sexe » : Comment expliquez vous cette phobie qui remonte à loin, à en croire des images d’archives avec Serge ?

Je ne l’explique pas. Mon frère et ma soeur sont pareils : quand on était enfants, c’était une torture pour nous de prononcer ces mots. Ca nous faisait hurler de rire de se les chuchoter à l’oreille. Et en anglais, c’est encore pire ! C’est sans aucun doute une forme de pudeur, à cause du côté érotique qu’évoquent ces mots pour nous…

– Pourtant, vous avez longtemps incarné un personnage de femme sexuellement très libre et décomplexée vis à vis de la nudité…

C’est tout le mystère… C’est l’image que je donnais, celle d’une fille qui montre tout, mais en réalité, je ne montrais jamais tout, et j’y faisais vachement attention. Je pouvais dire tous les gros mots sans problème, mais pas ce mot-là dont la sonorité même m’irrite. De même que dire J.U.S pourrait me tuer… Associer F.R.U.I.T et J.U.S et me le chuchoter dans l’oreille est le pire des supplices pour moi : ça me donne immédiatement des spasmes ! 

– Vous chantez « Je voulais être une telle perfection pour toi » : êtes-vous davantage en paix avec cette idée de perfection aujourd’hui ? Acceptez-vous davantage vos défauts et vos faiblesses ?

Je ne les accepte pas vraiment. C’est toujours un peu dans le regard de l’autre que l’on veut être une perfection en réalité… Cette chanson est inspirée d’une scène de la pièce : à un moment, le personnage féminin étouffe l’autre avec un coussin, avec rage et frustration, totalement paniquée à l’idée de le perdre, puis affolée par le geste qu’elle a commis. Elle panique et lui demande si c’est l’image qu’il va conserver d’elle ensuite. Or, à ce moment-là, lui est juste apeuré et fatigué de tout cela… Avec horreur, elle réalise alors qu’il a un endroit quelque part, qu’il va emporter ses affaires, et qu’il va probablement partir. Cette image de perfection qu’elle voulait lui laisser est un ratage sur toute la ligne. Dans cet échec, elle ne réussit même pas à lui laisser de bons souvenirs puisqu’il l’a vue comme un tel monstre, et que rien ne pourra effacer cette image…

– Mise à part un concert à New York avec Charlotte et Iggy Pop l’an dernier, vous n’avez jamais collaboré ou interféré dans les carrières de chanteuses de vos filles… Pourquoi ? 

Non, c’est vrai et je pense qu’au contraire, Charlotte et Lou font tout pour s’échapper de leurs parents. A chaque interview, les journalistes leur font ressentir qu’ils sont fascinés par Serge et moi. Lou est exaspérée qu’on lui parle de Serge, alors que son père est Jacques Doillon. Comment faire ? On prend trop de place pour elles, comme je le dis sur le disque. On vient encore de nous demander de poser ensemble pour le magazine Elle, à l’occasion des 75 ans du magazine. Ca va encore, c’est très gentil, mais je ne veux pas m’imposer plus que cela. Elles ont chacune une carrière artistique tellement impeccable… Charlotte est en train d’enregistrer un nouvel album, je ne le savais même pas. Lou vient de sortir un magnifique EP… Je regrette qu’elle ne tourne pas davantage pour le cinéma, mais j’ai toujours pensé qu’il lui fallait un Almodovar. Bref, elles se démerdent très bien sans moi. Elles ont la gentillesse de chanter avec moi parfois, comme prochainement à Montreux, où Lou viendra chanter « Requiem pour un con », tout comme Charlotte a en effet chanté avec moi à New-York. Après, je pense que ce sera « basta ! » pour elles.

– Vos petits-enfants ont ils des velléités artistiques ?

Ben, le fils de Charlotte et Yvan Attal, a commencé une carrière d’acteur : il a déjà obtenu son deuxième rôle… Je pense que le fils de Kate rêve aussi de faire une carrière de musicien. 

– Cette aventure discographique vous a-t-elle donné envie de rejouer la pièce ?

Je crois que je suis trop vieille. Mais il est question que Valéria Bruni Tedeschi la rejoue avant mes concerts à la Philharmonie. J’ai tout de suite pensé à elle pour le rôle. On ne sait pas encore qui tiendra le rôle masculin…

– Avez vous des projets au cinéma ?

Non parce qu’on ne m’assure plus. C’est cruel, mais c’est ainsi. J’aurais du faire un film dernièrement, dans lequel je devais tenir le rôle d’une excentrique. C’était un rôle comme on en propose rarement, mais le médecin ne m’y a pas autorisée. J’étais vraiment triste…

– Quel type de rôle aimeriez-vous tenir ?

J’adorerais jouer une exploratrice qui part à dos de chameau, chercher des trésors enfouis…

– Aimeriez-vous renouer avec la comédie qui vous rendue populaire, avant de prendre un virage vers des rôles plus graves, avec « La pirate » notamment ?

Oui, bien sûr, mais je suis difficile à caser. Dans un film anglais, on ne pensera pas à moi, à part comme j’ai pu le faire, dans une adaptation d’Agatha Christie. Mais les producteurs ne sont plus là, donc c’est fini pour moi. Et en France, je n’entre dans aucune case. Je me rappelle que j’avais proposé à André Téchiné de jouer le rôle du frère des soeurs Brontë, aux côtés d’Isabelle Adjani, Isabelle Huppert et Marie-France Pisier. Je comprenais bien que je ne pouvais jouer l’une d’entre elles, mais je me sentais capable de jouer Patrick Branwell, l’unique garçon et raté de la famille. Comme je venais de tourner « je t’aime moi non plus », je pensais que je serais assez crédible dans le rôle. Téchiné a été charmant, il a trouvé que c’était une bonne idée, mais il m’a dit que même si c’était l’histoire de sœurs anglaises, à partir du moment où il faisait tourner trois actrices françaises, le public trouverait étrange que le frère parle avec un accent anglais. Aujourd’hui encore, on ne peut pas me caser facilement comme mère ou grand mère dans un film avec mon accent, sauf à trouver une explication dans le scénario pour le justifier dans l’histoire du personnage…

– Pourtant Kristin Scott Thomas et d’autres jouent avec un accent…

C’est vrai, mais son accent est moins identifiable que le mien. J’avais un agent que j’aimais énormément, mais qui était assez cruelle, m’a dit un jour : tu ne peux pas jouer autre chose que toi-même, parce que tu es trop connue comme toi-même. J’étais désespérée, et j’ai pu la démentir par la suite, notamment au théâtre, où j’ai pu jouer « L’aide-mémoire », de Jean-Claude Carrière avec Pierre Arditi, parce que le personnage venait de nulle part. J’ai pu aussi jouer dans « Quelque chose dans cette vie », d’Israel Horovitz avec Pierre Dux, adaptée par Jean-Loup Dabadie, parce que j’incarnais une Irlandaise, ce que je n’aurais pu faire en Angleterre par contre.

– Une jolie compilation sort en parallèle de ce nouvel album : selon vous, quelles sont les trois chansons que le grand public retient de vous ?

Personnellement, j’aimerais beaucoup que ce soit « Les dessous chics », « Fuir le bonheur… » et « Je t’aime moi non plus », mais en réalité, je pense que pour le grand public, c’est plutôt « Ex fan des Sixties », « Di doo dah », et «La Javanaise », alors que ce n’est pas moi qui l’ai créée d’ailleurs.

– Et les trois films ?

Je retiendrais « Je t’aime moi non plus », « La pirate », « La fille prodigue ». Les films d’Agnès Varda et de Jacques Rivette aussi. Mais pour le public, je pense que ce sont les comédies à succès, comme « La moutarde me monte au nez », « La course à l’échalote », et « Catherine et compagnie » (rires).

– Comment expliquer que votre image des 60’s de la grande fille mince en mini jupe avec son panier en osier, soit toujours une référence en matière de mode ?

Les gens sont nostalgiques des années 60, alors que nous-mêmes n’étions pas du tout nostalgiques de l’époque de nos parents. Pour rien au monde, je n’aurais voulu porter les jupes plissées de ma mère, et avoir les cheveux permanentés comme elle. Elle était pourtant absolument magnifique ! Mais avec les filles de l’époque, on portait des mini jupes, on se sentait modernes et on n’en avait rien à cirer des anciens… Aujourd’hui, quand on n’a pas d’idées pour un magazine de mode, on revient à l’esprit des années 60 ou 70… On habille les filles en mini jupes, on les sur-maquille comme Jean Shrimpton… Alors que moi-même au fil des années, j’ai fait un peu ce que j’ai voulu et me suis détachée de cette image, sans me soucier des conventions. J’ai réalisé qu’avec un smoking d’homme et un chemisier blanc, on pouvait aller à peu près partout. Porter des vêtements d’homme permet de toute façon de camoufler la disgrâce d’un corps vieillissant, et on passe pour un assez joli garçon plutôt que pour Joan Crawford, avec ses yeux très maquillés. Ce serait assez terrifiant dans mon cas…

– Finalement la chanson « Pas d’accord » pourrait résumer votre vie de femme et d’artiste…

Disons que pendant longtemps, j’étais à peu près d’accord pour tout : j’adorais me déguiser, être dans les émissions des Carpentier… Porter une robe en paillettes sur les genoux de Jean-Caude Brialy m’a enchantée, mais à un moment, j’ai éprouvé une forme de décalage : quand on vous fait chanter « Lolita Go Home » alors que dans la tête, vous êtes déjà « La fille prodigue », ça ne marche plus… J’étais mal à l’aise, mais ce n’était la faute de personne. J’étais subitement passée à autre chose, comme un adolescent qui quitte ses parents, pour vivre sa vie d’adulte… J’avais besoin d’être vue sans tous ces artifices. Dans les années 60 justement, je portais beaucoup de maquillage, mais tout était faux : les yeux, la bouche, les cheveux teints… A partir de mon premier concert au Bataclan (1987), j’ai décidé de me couper les cheveux et de ne plus porter de maquillage du tout, de porter des tennis et des vêtements d’homme.

– Le concert, récemment diffusé sur Arte, frappe par sa modernité et son esthétique toujours très actuelle, pas très éloignée de celle de la dernière tournée de Charlotte d’ailleurs…

Oui, c’est vrai. Je me souviens de Serge, totalement paniqué, qui m’a dit : « mais tu vas faire un effort quand même ? Coiffer tes cheveux en lionne, mettre du brillant sur tes lèvres… » Il n’en était pas question, et je lui ai répondu que j’allais même me couper les cheveux… Il est venu avec une paire de ciseaux à ongles pour m’aider, mais pensait au fond de lui que c’était dangereux pour moi, de me débarrasser de tous mes atouts, de perdre jusqu’à mon accent… Il était très inquiet, le pauvre ! (rires).

Propos recueillis par Eric Chemouny

Crédit Photos : Nathaniel Goldberg (DR / Barclay / UM) / Carole Bellaïche (DR /Warner Musique France) / Delphine Ghosarossian (DR)

Photo de la couverture de JSM 32 : Jane Birkin par Delphine Ghosarossian (DR) – JE SUIS MUSIQUE remercie chaleureusement et amicalement Delphine Ghosarossian ainsi que Carole Bellaïche.

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