BENJAMIN BIOLAY

L’amour du risque

Depuis la création de Je Suis Musique, nous étions impatients de croiser la route de Benjamin Biolay et de lui consacrer notre une, tant l’auteur-compositeur-interprète incarne les valeurs qui nous sont chères, artisan infatigable depuis deux décennies d’une chanson à la fois populaire et élégante. Il ne manquait pour cela qu’une occasion et celle-ci s’est enfin présentée avec la sortie de son 9ème album  »Grand Prix », tout entier consacré à son amour pour la Formule 1 et à toutes ses figures héroïques qui ont joué leur vie par passion. Toujours en quête de renouvellement et aussi épris de perfection et d’excellence, c’est en toute simplicité que BB s’est confié à nous sur la genèse de ce disque qui pourrait bien être son meilleur à ce jour, et sur les passions qui l’animent depuis sa tendre enfance : le sport automobile, le cinéma et la musique, autant de disciplines ayant pour dénominateur commun l’amour du risque…

Vous sortez un nouvel album « Grand Prix », dans un contexte particulier et des conditions de promo inhabituelles : dans quel état d’esprit êtes-vous ? Plutôt anxieux ou confiant ?

Dans un savant mélange de ces deux sentiments, mais disons que je suis plus anxieux que confiant, parce que la campagne promotionnelle de presse est devenue un exercice de plus en plus compliqué : finalement, il n y a que les sorties de route, pour reprendre une formule automobile, qui intéressent  – non pas les lecteurs – mais certains médias, qui ne cherchent qu’à faire du click sur le net apparemment. C est toujours très frustrant de ne pas pouvoir parler de ce qu’on aime vraiment, c’est à dire de musique.    

– Ça tombe bien, nous sommes là pour ça ! Tout d’abord, comment avez-vous vécu ce confinement ?

Plutôt bien, puisque j’ai redécouvert l’immense plaisir adolescent d’être auditeur et d’écouter de la musique, du matin jusqu’au soir. C’est un luxe que mon emploi du temps normal ne me permettait plus, ou alors le soir en rentrant du travail tranquillement. 

– Pourquoi avoir intitulé cet album « Grand Prix » ?

C’est d’abord le titre d une chanson, la première que j’ai écrite, et qui m’a été inspirée par la mort d’un pilote automobile français que j’adorais, Jules Bianchi (n.d.l.r : décédé suite à un accident au Grand Prix de Suzuka en 2014). J’ai décidé de continuer sur ma lancée et j’ai voulu parler de gens qui, comme lui, avaient des passions dévorantes et sacrificielles. J’y voyais aussi une analogie avec mon métier, et pas seulement en raison de la route qui est mon quotidien en tournée. Une chanson de l’album s’intitule « Ma route » : je n’y parle pas du tour bus, mais de la vie en général. Et puis, « Grand Prix » est une révérence au film de Krankenheimer (« Grand Prix », 1966), dans lequel jouait Yves Montand, mais aussi Françoise Hardy, qui est pour moi une icône absolue de la chanson française. Je trouve incroyable qu’elle figure dans ce film, au milieu de grands sportifs de l’époque. J’avoue que, quand on veut faire un concept album, ça nous arrange toujours de trouver comme cela plein de petites coïncidences. 

– Etiez-vous fan de Formule 1, quand vous étiez enfant ?  

Absolument et je le suis toujours. J’adorais des tas de pilotes français comme Jacques Lafitte, Jean-Pierre Jabouille, Alain Prost, Didier Pironi, mais aussi des internationaux comme Niki Lauda, Ayrton Senna et d’autres, plus récents que tout le monde connait peut-être mieux. J’ai toujours été très admiratif de ces sportifs qui risquent leur vie pour tourner en rond sur un circuit : c’est un peu aussi l’histoire de ma vie finalement, je trouve (rires).

– Auriez-vous pu mener une double carrière de sportif et chanteur ?

Non, j ai rencontré pas mal de pilotes et j’ai réalisé qu’ils sont venus au sport automobile parce qu’on les y avait encouragés dans leur famille. Un peu comme quand on m’a mis au violon, quand j’étais petit. Je n’aimais pas cela, mais on m’a mis quand même à la musique, dès l’âge de cinq ans. On ne leur a pas laissé le choix. Leurs papas les ont emmenés sur des kartings à trois ans, et leur passion est née comme cela. Au final, c’est une vie totalement sacrificielle,  et d’ailleurs, je considère que c’est un peu pareil pour la musique. Il ne faut faire que cela de son temps, si on veut arriver à devenir musicien.

– Les chanteurs ont en commun de devoir se forger une résistance, physique et morale, comme de véritables athlètes, pour tenir le rythme et enchaîner les dates de tournées…

Bien sûr, il y a des moments où il faut vraiment s’accorder du temps pour se remettre en forme, notamment pour se préparer avant une tournée. Pas aussi intensément que les sportifs, mais c’est assez juste. Je me rappelle avoir du assurer une tournée par le passé, avec l’impression d’être tout le temps fatigué. C’était horrible.

– La pochette de l’album, très composée, regorge aussi de références au monde du sport automobile… 

C est vrai, la voiture est celle de Jean-Pierre Beltoise, une Matra de Formule 3 avec laquelle il a remporté plusieurs Grands Prix (n.d.l.r : victorieuse en Formule 1 du championnat 1969). Le mécanicien qui me fait un briefing sur la pochette n’est autre que son fils, Julien Beltoise, qui est aussi le neveu de François Cévert (n.d.l.r : François Cévert et Jean-Pierre Beltoise étaient beaux-frères). Ca fait beaucoup de mythes rassemblés sur cette pochette. Mais l’idée de cette photo est du photographe, Mathieu César, et en particulier celle de l’homme torche, réalisée sans trucage, qui renvoie à l’idée de guitares dans mon imaginaire. C’est marrant, mais pour moi, le Rock et le feu ont toujours été liés.

–  Chaque chanson a été illustrée par un célèbre graphiste, pour des affiches destinées au merchandising : qui a eu cette idée de joindre l’image au son ?

C’est moi, j’en avais vraiment très envie. La course automobile est un sujet qui m’intéresse vraiment et que j’adore, y compris pour toute l’iconographie qui entoure le sport lui-même : je suis fan des vieux circuits, des vieux sponsors, du grand Prix de Monaco, des logos, etc. J’avais envie d’aller au bout de ce que je trouve beau visuellement dans cet univers.  (n.d.l.r : une planche de stickers avec des logos est incluse dans le double vinyle).

– Ecrire et composer tout un album autour de la métaphore automobile, avec plusieurs chansons tournant autour du même thème, est assez anachronique : êtes-vous nostalgique de l’époque des concept-albums ?

 Je suis très nostalgique de cette époque, mais de mon point de vue, elle n’est pas si révolue que cela. J’ai toujours fait des albums en réfléchissant longuement à l’ordre des chansons, après m’être cassé la tête à faire des tas de listes différentes. Je tiens à ce qu’on écoute le disque du début jusqu’à la fin, même si je sais que c’est un peu illusoire  (rires). Pour moi, un album ne doit pas être une collection de chansons hétéroclites. Tout comme un cinéaste tourne un film, et non soixante-seize scènes, je fais treize chansons qui constituent au final un album et l’ordre des chansons est aussi important que le montage d’un film. Si vous montez un film à l’envers, vous le détruisez littéralement, et lui enlevez de son âme. Un disque, c’est pareil, il y a un début et une fin. 

– L’album compte treize titres. En avez-vous écrit davantage ?

Oui, au moins une trentaine… 

– Du coup, êtes-vous hostile aux rééditions augmentées de bonus, s’agissant d’un concept-album mûrement réfléchi ?

Déjà, il faut que ces inédits soient bons. Après, tout dépend de la façon dont ils sont proposés, distribués, vendus, etc. Si c’est pour arnaquer les gens, afin qu’ils rachètent le même disque pour une chanson de plus, je trouve cela insupportable. Si c’est une belle édition dans le cadre d’un évènement particulier, comme le Disquaire Day, c’est déjà plus acceptable comme idée. Et puis, rien n’empêche aussi d’offrir ces inédits  Pour cet album, j’ai fait une reprise de « Tous les cris, les SOS » de Daniel Balavoine, qui est vraiment réussie, je trouve, mais qui n’a pas trouvé sa place finalement dans cette session ; ça n’aurait pas eu de sens, mais j’aimerais bien qu’elle sorte un jour, comme deux ou trois autres chansons. J’ai écrit beaucoup d’inédits de merde, qui ne sortiront jamais, mais celles-ci, j y tiens. Pour « Grand Prix », s’est posée aussi la question de la longueur de l’album. Il dure déjà 55 minutes ; donc au bout de treize chansons, je me suis dit : basta ! Là encore, c’est comme un film : il ne faut pas qu’il soit trop long.  

– « Comment est ta peine », premier extrait, a réalisé le meilleur score de votre carrière en radios : vous attendiez-vous à cet accueil ?

Non, pas du tout. J’en suis très agréablement surpris et hyper content. Je n ai pas l’habitude d’être beaucoup joué sur les radios, et j’en suis d’autant plus heureux. 

– On entend Anaïs Demoustier sur ce titre, avez-vous eu du mal à la convaincre de chanter ? Serait-elle partante pour un album entier avec vous ?

Oui, je pense, avec moi ou avec d’autres d ailleurs. Elle aime beaucoup chanter et nous avions déjà chanté ensemble il y a longtemps, quand j’ai enregistré un disque sur Charles Trenet (n.d.l.r : avec Nicolas Fiszman et Denis Benarrosh, en 2015). Elle m’avait rejoint sur scène aux Folies Bergère pour chanter « Que reste-t-il de nos amours ? ». C’est une vraie vocalist !

– Pourquoi aime-t-on tellement les actrices qui chantent en France ?

Ce n’est pas systématique : ça peut être aussi catastrophique, les actrices qui chantent ! Mais quand l’interprète est le prolongement de l’actrice, c’est très réussi. J’aime beaucoup, par exemple, cet album méconnu que Jean-Louis Murat a fait avec Isabelle Huppert, « Madame Deshoulières ». C’est un disque extraordinaire ! Le fait que les comédiens enregistrent des disques n’est pas un phénomène spécialement français, mais plutôt européen. C’est une vieille tradition, mais il faut que cela résulte d’une vraie envie et d’une passion, pour que ce soit bien. 

– Cela vous amuse quand les médias soulignent le caractère très Pop et mélodique de cette chanson, alors que ce n’est pas nouveau dans votre répertoire ?

Ça me fait juste plaisir. Ça ne m’amuse pas spécialement, au sens où ça ne génère pas de réflexion ironique en moi, même si effectivement c’est surprenant, car j’ai l’impression d’avoir toujours été dans ce registre mélodique. Si les gens le perçoivent davantage sur ce titre, j’en suis simplement très content. 

– Dans une interview accordée à Télérama, vous êtes assez sévère à l’égard du Rap d’aujourd hui : partagez-vous la position de Daho qui considère que les vrais rebelles sont les jeunes artistes qui font de la Pop, le Rap n’étant que la nouvelle variété ?

Les phrases à ce sujet dans Télérama ont un peu été sorties de leur contexte. Je parlais des gens comme Lorenzo, et des rigolos qui font du Rap. Après, il y a heureusement encore des rappeurs que j’adore. Mais je suis d’accord avec Etienne, sur le fait que ce qu’on englobe sous l’appellation de « musiques urbaines » aujourd’hui n’est que la nouvelle variété. C’est sûr que ce n’est pas là que se situe la rébellion. Après, dans le Rap, comme dans tous les domaines, il y a de bonnes chansons, et d’autres très mauvaises.  

– Vous avez déjà enchaîné avec un nouvel extrait « Vendredi 12 »   : êtes-vous superstitieux de nature ?

Non, pas tellement.

– pourquoi cette référence à Monica Vitti, héroïne malgré elle du clip de cette chanson ? Fait-elle partie de votre Panthéon personnel ?

Oui, tout comme on retrouve dans mon Panthéon cette période du cinéma, qui va des années 50 aux années 70, avec ces merveilleux acteurs que sont Marcello Mastroianni, Vittorio Gassman, Sophia Loren, Alberto Sordi, Claudia Cardinale.  On y retrouve aussi Michel Piccoli ou Jean-Louis Trintignant qui jouaient dans ces films. Je trouve Monica Vitti très belle sur ces images. Elle est vraiment bouleversante et surtout très moderne. Si on ne la connait pas, on a du mal à croire, en voyant le clip, que ce sont des images si anciennes. Ça ne se voit pas du tout.

– Vous évoquez Marcello Mastroianni, verra-t-on un jour une suite à « Home » (2004) votre album en duo avec sa fille Chiara ?

Oui, on en parle souvent entre nous. Elle en a envie, et nous aimons tous les deux beaucoup cet album. Franchement, ce n’est pas impossible.  Pas tout de suite bien sûr, compte tenu de mon planning, mais c’est dans l’air…  

– Elle vous a aussi rejoint sur scène pour votre série de concerts, « Songbook » avec Melvil Poupaud : que vous a apporté cette parenthèse ?

D’abord, je dois avouer que j’ai découvert et continue de découvrir la chanson française sur le tard. Et puis j’avais envie de faire une tournée avec mon ami Melvil. C’était un fantasme, comparable à celui des petits garçons auxquels on offre une guitare, et qui ont envie de jouer dans un groupe de Rock. C’était une expérience très agréable parce que c’était la première fois, et sans doute la dernière fois, que je partageais le tour bus avec quelqu’un qui faisait exactement la même chose que moi sur scène, puisqu’il chantait aussi. Quand on joue du piano ou de la basse, on doit rester très concentré, mais on s’en remet assez vite psychologiquement. Alors que quand on chante, et qu’on aime çà, on est dans un état d’éveil différent, qui reste très intense après le concert. J’étais très heureux de ne pas être seul et de passer deux ou trois mois avec Melvil qui avait, comme moi, du mal à s’endormir après le concert, etc. C’était vraiment formidable.

– Etait-ce aussi l’occasion de devenir interprète pur, sans aucune pression ?

Oui aussi, et d’autant plus que, pour être franc, c’est un plaisir que je n’avais jamais connu, puisque c’était la première fois que je faisais l’interprète. Je me suis dit : c’est quand même couillon ! Tu as tourné 25 films, et tu n’as jamais été interprète ! Tu fais même l’anti-interprète sur certains titres.  Je ne m’attendais pas spécialement à ce que tout le monde me dise : ah, mais en fait, tu sais chanter ! (rires). J’avais juste envie d’entendre ma voix chanter normalement, de manière timbrée, sur des chansons que j’aime, et écrites par d’autres.

– Avez-vous tiré des enseignements de cette expérience d’interprète pour « Grand Prix » ? Vous avez déclaré avoir voulu jouer les crooners dessus… 

Oui, même si je ne suis pas Bing Crosby (rires) ! J’ai essayé d’être un peu crooner et de me servir des quelques qualités de ma voix. J’ai voulu être très concentré sur chacun des titres. La voix est un instrument à part entière, et j’ai essayé de faire en sorte qu’elle n’ait pas toujours le même son, d’une chanson sur l’autre. Ce n’était pas un postulat qui n’aurait pas eu de sens en soi, mais juste une question de concentration. 

– Vous avez renoué avec Keren Ann qui apparait sur « Souviens-toi l’été dernier » : avez-vous la nostalgie de l’époque où vous faisiez des chansons ensemble ?

Oui, mais vous savez, on ne s’est jamais vraiment éloignés. On se voit toujours. Je la rejoins souvent sur scène, et inversement. Ce serait bien qu’un jour, on réécrive des chansons ensemble. Chacun de nous peut être satisfait de ce qu’il a fait séparément, mais effectivement ce serait super. Quoiqu’il en soit, on reste amis : on a commencé ensemble à une même période, où c’était un peu le désert. 

– Vous chantez « Où est passée la tendresse ? » :  l’intrusion des nouvelles technologies dans les rapports amoureux vous inquiète-t-elle ?

Oui, peut-être.  En tant que père de famille déjà, c’est inquiétant évidemment. Mais au-delà de ça, je reste un éternel optimiste sur la question de l’amour en général. Je pense, par exemple, que ces parodies de séduction servent davantage aux gens à passer le temps plutôt qu’autre chose.

– Sur « La roue tourne », suite logique de « Ton héritage », vous déclarez à la façon de Jean Gabin, que « Plus on sait, on sait qu’on n’sait rien » :  c’est votre philosophie de vie, aujourd’hui ?

Oui, bien sûr, et j’imagine que c’est la vôtre aussi, non ? Personne ne peut dire qu’il s’attendait un jour à être confiné pendant trois mois. Absolument personne ne s’attendait à cela. En écrivant cette chanson prémonitoire, j’ai tapé malgré moi dans le mille. Il faut dire que j’avais l’expérience de la vie en Argentine, où chaque jour qui passe est carrément la répétition générale du plus gros chaos de l’histoire du pays.

– Cette sagesse nouvellement acquise, fait-elle référence à vos engagements politiques ou à des clashes avec des personnalités, par réseaux sociaux interposés ?

Très honnêtement, j ai oublié tout cela. C’est du passé. Je ne fais pas des chansons comme on fait des communiqués de presse. Je ne pense pas à ces aspects de ma vie quand je compose. J’entre au contraire dans une sorte de jardin extraordinaire, dont la réalité ne doit pas venir piétiner les fleurs. C’est resté le même petit monde, que celui que j’ai commencé à m’inventer, quand j’avais quatorze ans. Il reste imperméable aux affres du quotidien, ou même à qui je suis aujourd’hui.

– L’album fait suite au doublé argentin « Palermo Hollywood » (2016) et « Volver » (2017) : auriez-vous pu envisager un triptyque, ou la boucle est-elle bouclée ?

Je n’aurai jamais fini de dire ce que j’ai à dire sur l’Argentine, puisque j’y vis une partie de l’année. J’y fais de la musique, je connais plein de musiciens et de studios là-bas, donc quelque part, je mettrai toujours un peu de cet esprit argentin dans mes disques. Mais décrire l’Argentine musicalement, de façon aussi poussée que sur ces deux albums, ne se reproduira pas, je pense.

– Qu’est-ce qui vous rattache à l’Argentine aujourd’hui  ?

Un enfant déjà, puisque j’ai une fille qui vit là-bas. C est une bonne raison (rires). Et puis, j’y travaille aussi : je suis un peu connu au Chili, en Argentine et en Uruguay. J’y donne des concerts, et je finis par connaitre pas mal de monde dans le milieu de la musique. Je m’y sens très bien : le seul problème, c’est que c est vraiment très très loin. On peut difficilement faire plus loin…   

– Le communiqué qui accompagne « Grand Prix » mentionne « A l’origine » (2005), « Trash Yéyé » (2007), et « Vengeance»  (2012) comme « une trilogie Pop incomprise » : gardez-vous une amertume concernant cette période de votre carrière ?

Aucune ! La durée de vie d’un album n’est pas comparable à celle d’un film, qui peut sortir des salles au bout de trois semaines. Quiconque en a envie, peut toujours redécouvrir ces disques aujourd’hui. Donc pas de rancœur, ni de rancune envers qui que ce soit. Evidemment, j’aurais aimé qu’ils aient un plus grand écho à leur sortie. Aujourd’hui, on me dit que c’est cool que j’essaie de mélanger les styles, mais peut-être qu’à l’époque, c’était un peu trop expérimental pour mes propres limites. Je sais que « À l’origine » est un disque qui aurait pu être formidable, qui n’a pas marché comme j’aurais aimé, mais qui n’est pas parfait non plus : soyons honnêtes, il n’y a pas de fumée sans feu. Après, je peux toujours en chanter les chansons sur scène, en les présentant comme si c’étaient les plus grands tubes de tous les temps, et tout le monde le croira (rires). Charles Aznavour l’a fait pour plein de chansons qui n’avaient pas si bien marché à leur sortie, et dont il a fait des tubes de scène. S’il aimait une chanson qui n’avait pas été un succès, il s’en foutait, et continuait de la présenter comme un énorme classique. Il a fait cela avec des chansons comme « L’aiguille ». C’était très fort de sa part.  De son côté, le public fidèle, composé de vrais fans, réclame souvent des chansons qui ne sont jamais passées une seule fois en radios.

– Après avoir beaucoup travaillé pour les autres, avez-vous de nouveaux projets de réalisation ou d’écriture ?

J’écris actuellement des textes pour un célèbre chanteur, qui est aussi compositeur, mais je n’ai pas le droit de dire de qui il s’agit ! C’est hyper secret ! (rires).

– Pourrait-on voir votre nom sur le prochain album de Clara Luciani, que vous avez encouragée à ses débuts ?

Ce n’est pas prévu, mais si elle a besoin d’un coup de main, j’en serai capable avec grand plaisir. Cela dit, j’ai l’impression qu’elle se débrouille très bien toute seule. Ça roule son affaire ! Clara est mon amie et je l’adore : c’est une grande bosseuse, une passionnée de musique. Pour plaisanter, je la surnomme Madame Bovary en raison de ses goûts d’une autre époque, comme Michel Legrand. Elle écoute des trucs encore plus rétros que moi : c’est dire !  Sa soeur Ehla fait aussi de la musique : on sent qu’il y a un bagage familial derrière.

– Vous-même, vous avez signé des albums pour votre soeur Coralie Clément. Que devient-elle ?

Elle s’occupe beaucoup de sa famille et de sa fille. Elle a été créatrice de bijoux, mais je sens qu’en ce moment, elle a bien envie de refaire un disque.

– Son premier album « Salle des pas perdus » (2001) reste un classique indémodable qu’on adore !

Je l’adore aussi, mais je ne l’ai même plus, ce putain de disque ! Je me rappelle que j’avais emmerdé EMI pour garder le logo Capitol sur la pochette, afin de lui donner ce côté vintage et référencé à l’époque de la Nouvelle Vague, etc. Coralie chantait dessus avec beaucoup de classe et un naturel confondant. C’est ma petite sœur, je la connaissais depuis toujours, mais je ne pensais pas qu’elle aurait été aussi à l’aise en studio, au point de se fabriquer ainsi une voix immédiatement identifiable pour l’auditeur.

– Au-delà de cet album, vous ne vous constituez pas d’archives sur votre carrière ?

Non, je n ai pas ce tempérament, même si après coup, je peux trouver super de retomber par hasard sur des documents. Je me rappelle avoir chanté un duo avec Cœur de Pirate, et j’étais très heureux que quelqu’un l’ait filmé et mis en ligne sur Youtube, que ce moment reste gravé quelque part.  Mais tant qu’on est dans une dynamique qui consiste à toujours penser au prochain disque, on ne peut pas être archiviste de sa propre carrière. 

– Quels sont vos projets au cinéma ?

J’ai un film qui sortira en septembre, « Les apparences », de Marc Fitoussi, dans lequel j’ai le premier rôle aux côtés de Karin Viard. C’est un film important pour moi. J’ai terminé le film de Bruno Dumont, « Par un demi-clair matin », qui sortira l’année prochaine (n.d.l.r : avec Léa Seydoux et Blanche Gardin). Je fais aussi une apparition dans le film « Divorce club » de Michaël Youn, qui sort le 15 juillet, et qui m’a l’air très drôle. Et puis, je termine actuellement un film de Laetitia Masson, avant de commencer une série pour TF1. 

– Pourriez-vous passer à la réalisation comme beaucoup d’acteurs ?

J’aimerais beaucoup, à condition que ce soit un film musical, pas forcément une comédie musicale d’ailleurs. Je me dis que si je devais être réalisateur de films, il faudrait que cela se fasse dans une certaine légitimité, et réunisse les deux choses que j’aime le plus faire. Cela aurait plus de sens.

– Avez-vous le sentiment que votre succès comme acteur a influé sur votre crédibilité et la façon dont vous êtes perçu comme chanteur ?

Non, je ne pense pas. On ne s’adresse pas aux mêmes publics. Les cinéphiles sont des gens très particuliers, et les mélomanes aussi. Je ne suis pas certain, par exemple, que les gens qui aiment mon travail et connaissent toutes mes chansons, ont forcément vu tous mes films. C’est peu probable. Ces deux domaines ne communiquent pas, j’ai l’impression. Si on prend l’exemple de Dutronc, il n’est pas le même homme quand il joue Van Gogh et quand il chante « Les cactus ». Ceux qui aiment le chanteur n’ont pas forcément envie de le voir dans un film de Pialat. Et inversement.

– Vous avez fêté 20 ans de carrière : quel regard portez-vous sur le Biolay débutant qui chantait « La révolution » et quels conseils lui donneriez-vous ?

Je lui conseillerais déjà d’aller se faire couper les cheveux (rires) ! Sérieusement, je ne regarde pas dans le rétro. Bien sûr, je pourrais lui donner des conseils pour éviter de commettre des erreurs, comme j’ai pu le faire, et c’est le moins qu’on puisse dire. Mais ça ne servirait à rien. On a beau dire aux autres «  fais pas ci, fais pas ça ! », tant qu’on n’a pas fait ses propres expériences, qu’on ne s’est pas cassé la gueule, on n’apprend rien. Il faut vivre soi-même ses échecs comme ses succès. Une carrière est une chose très bizarre finalement : le chemin est parsemé d’embûches, on additionne les maladresses, mais quand on est vraiment obsédé comme je le suis, à l’idée de construire une discographie, on se corrige, on évolue, on change des choses… C’est étrange mais à chaque nouvel album, on passe par une phase de rejet de ce qu’on a fait auparavant. Ça ne s’explique pas et au fond, c’est une pulsion assez saine. A contrario, je trouve dingue les mecs qui écoutent leurs propres disques chez eux. Je suis certain que si vous parliez aujourd’hui à Gainsbourg du « Poinçonneur des Lilas », il vous mettrait une patate direct ! (rires).

Propos recueillis par Eric Chemouny

Photos : Marta Bevacqua (DR / Polydor / Universal Music) & DR


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