EMMANUELLE BÉART

Mon père, ce héros…

Emmanuelle Béart est une star, une figure incontournable du cinéma français depuis plus de 35 ans. De « Manon des sources » à « La belle noiseuse » ou « Nelly et Monsieur Arnaud », son jeu singulier et son regard intense ont marqué de leur empreinte la pellicule de réalisateurs de légende : Claude Sautet, Jacques Rivette, Ettore Scola, Raoul Ruiz, Michel Deville, André Téchiné, Claude Berri, Brian De Palma, et tant d’autres encore. Mais c’est plus modestement de son plus beau rôle, celui de fille de Guy Béart, qu’elle s’est entretenue avec nous, à l’occasion de l’hommage qu’elle rend à l’immense poète qu’il était et sera toujours, le temps d’un album Tribute, « De Béart à Béart(s) », réunissant la fine fleur de la chanson française, toutes générations confondues… 

– Comment est née l’idée de cet album Tribute ?

Tout d’abord, il faut savoir que mon père avait décidé de s’effacer pour que seuls ses mots et sa poésie restent. Il voulait faire partie du quotidien des gens, que ses chansons soient apprises dans les écoles, et qu’on ne sache plus qui en était l’auteur. Son rêve absolu, son idéal, était de devenir un chanteur anonyme. Quand il est parti pour « le grand voyage », notre travail avec ma soeur Ève a été de faire en sorte qu’il ne devienne pas invisible en radios, dans les bacs, etc. A partir de cet héritage artistique, il fallait qu’on trouve des idées pour inventer un objet qui lui rende une visibilité légitime. La première question a été de trouver une maison de disques, car ma soeur et moi, sommes étrangères à ce milieu : elle fabrique des bijoux, et je suis comédienne. Nous n’avions aucune idée de comment fonctionne l’industrie du disque aujourd’hui. D’ailleurs, mon père était terrifié à l’idée d’être en contrat avec une major qui l’aurait asservi. Il détestait le mot marketing et la notion de mise en place des produits… Bref, il avait en horreur tous les endroits où seule l’économie règne. Il a donc vraiment fallu qu’on trouve la force de créer dans un premier temps ce Tribute, avant de sortir une intégrale. On trouvait belle l’idée de confier une vingtaine de chansons à des artistes contemporains, inter-générationnels… Voilà, ce disque est né comme ça…   

– Aviez-vous le sentiment que votre père et ses chansons étaient méconnus, en comparaison à des Brel, Brassens ou Barbara, notamment auprès de la jeune génération ?

Non, pas spécialement : j’estime que chacun construit sa destinée. Lui-même disait avoir toujours voulu être démodé. Il a tracé sa route en dehors de tous les courants, n’a épousé aucune mode. Quand on chantait le Twist, il chantait le Tango, etc. Il s’est mis lui-même volontairement en marge et n’était absolument pas intéressé par le succès, qui n’était pas une fin en soi. Pour lui, l’ambition était un leurre. Il aspirait à un autre idéal… Il avait une vision très particulière de ce métier : c’était un troubadour, un artisan… Pour autant, pendant toutes ces années où j’ai été à ses côtés, je n’ai jamais senti la moindre aigreur, le moindre regret… Il était dans une forme d’ailleurs, toujours obsédé par le cosmos, partagé entre la crainte d’une apocalypse et son espérance folle. En fait, il était là, sans être là, comme dans un monde parallèle. Avec ma soeur, on était tétanisées de cette situation, notamment quand il montait sur scène… J’avais honte, je ne savais plus où me mettre quand il descendait de scène, oubliant les lumières et le micro, pour aller voler une clope à quelqu’un du public, boire un verre de vin, et faire chanter les gens… A d’autres moments, il pouvait aussi engueuler ses musiciens. C’était un être très particulier, un vrai dingue qui n’avait aucune notion du temps : en concert, il avait l’impression de faire une soirée chez lui entre potes. Alors avec mon regard d’enfant, effectivement, je pourrais considérer qu’il y a une forme de non-reconnaissance de l’immense poète et artiste qu’il était, mais de son point de vue, je sais que cette situation était à sa convenance. Je n’ai rien à redire sur la façon dont il a géré cela de son vivant…

– Comment s’est faite la sélection des titres parmi presque 500 chansons ? En avez-vous redécouvert certaines ?

Oui, puisque l’intégrale qui sortira dans un deuxième temps, comptera quelque 455 chansons, dont dix chansons inédites. Pour le Tribute, je pense qu’inconsciemment, on a essayé de comprendre l’énigme Béart, en remontant à la source de nos naissances respectives, en recherchant l’homme et l’amoureux qu’il a été. Comme si toutes ces chansons n’étaient au fond qu’une forme d’aveu, alors qu’il était très très pudique. On a choisi naturellement les chansons qui nous touchaient, qui étaient souvent des chansons d’amour écrites pour nos mères. Dans un deuxième temps, ce sont les artistes qui sont venus à nous, en se rappelant des souvenirs personnels autour de telle ou telle chanson. Du coup, on a accepté leurs choix. Il y avait deux façons de s’attaquer à l’oeuvre de notre père : soit on entrait dans une sorte de musée sans toucher à rien, soit on embrassait les chansons avec amour, en les trahissant avec tendresse, en les décoiffant et en les rhabillant. C’est la démarche qui a été la nôtre, et ce que nous avons demandé aux artistes. Pour beaucoup, ils ont donc choisi eux-mêmes leurs chansons… Clara Luciani est venue avec « Chanson pour ma vieille », et Pomme avec « Ceux qui s’aiment » une chanson que je ne connaissais même pas…

– Certains tubes manquent à l’appel comme « La vérité » , pourquoi ?

En fait, on n’a pas voulu solliciter plus de 20 artistes. Il y en a 19 au final. Il était important pour nous que ce soit ces gens-là, et personne d’autre. Concernant « La vérité », on avait demandé à un chanteur particulier, qui n’a pas pu l’enregistrer pour des questions d’emploi du temps. C’est regrettable, car c’est une chanson terriblement actuelle : celui qui arrive avec une vérité nouvelle, qui va contre l’ordre établi, risque d’être marginalisé et éliminé… C’est certes dommage que cette chanson n’existe pas, mais on n’avait pas envie de se dire que les artistes étaient interchangeables…

– Comment s’est faite la sélection des divers interprètes ? Correspondent-ils à vos goûts personnels ?

Oui, et puis il était important d’inviter les compagnons de route de Guy, comme Laurent Voulzy ou Alain Souchon, qui l’ont très bien connu et sont des amoureux de ses chansons. Il existe un lien très fort entre eux. Il était évident qu’ils seraient un peu les parrains de ce disque. Le reste s’est construit au regard des thèmes des chansons… Quand j’ai pensé à «Qui sommes-nous ? », une chanson sur le chaos de l’univers, la quête d’identité, je me suis dit que ce sont des thèmes qu’Akhenaton a développés tout au long de son chemin d’artiste. Je n’imaginais pas qu’elle soit chantée par quelqu’un d’autre. Et puis les affinités ont beaucoup compté aussi : je trouve magnifique le travail qu’a fait Carla Bruni, sur «C’est après que ça se passe », qui est la plus grande chanson d’amour de mon père, et qui dit cette chose que disait mon père, et que nous pouvons tous nous approprier : c’est l’absence qui me dit si j’aimais vraiment…  J’ai aussi toujours été très touchée par la voix et la maturité de cette très jeune femme qu’est Clara Luciani, comme si c’était une vieille âme… Les mots de Guy Béart traversant le corps de Clara Luciani me semblait être une très belle idée…

– Vous avez eu la chance de réunir des artistes rares qui ne participent jamais ou rarement à ce type de projet…

C’est vrai. C’était ma crainte de solliciter des artistes, comme Christophe, dont je constatais qu’ils n’avaient jamais figuré sur aucun Tribute que je connaissais… Je craignais leur refus, mais je pense qu’ils ont tous été touchés par la démarche : ce n’était pas celle d’une maison de disques, mais celle de filles, qui cherchaient à faire en sorte qu’on ré-entende les chansons de leur père… Je pense que cela a compté dans leur décision.

– Au-delà de Clara Luciani, étiez-vous surprise que de très jeunes artistes, comme Pomme ou Vianney, connaissent son répertoire ?

Bien sûr, j’étais très étonnée. Concernant Vianney, je pense que c’est son père qui lui chantait du Béart. En plus, c’était une situation très particulière, car Vianney a repris la chanson que Charles Aznavour n’a pu chanter, car il est décédé quatre jours avant la date de l’enregistrement (« Il n’ y a plus d’après»). J’ai pensé à Vianney, car il a quelque chose de la nature de mon père dans son humilité, sa timidité, et cette façon de se présenter avec sa guitare. Il a gardé un côté troubadour, au delà de son immense succès, qui me rappelle mon père quand il était jeune.

– Au rang des duos, en plus de « Frantz » créé avec Marie Laforêt que vous chantez ici avec Julien Clerc, auriez-vous pu reprendre « Parlez-moi de moi », chanté par votre papa avec une autre comédienne, Jeanne Moreau ?

Non, il n’a pas été question de la reprendre, car je la déteste comme certaines autres chansons de mon père. C’est une chanson qui me fatigue… Pourtant, Vincent Dedienne m’a confié l’adorer. Mon père avait beaucoup d’humour et cela s’entend dans toutes ses chansons, mais celle-ci ne me touche pas du tout.

– Votre papa aimait particulièrement Catherine Ringer présente sur l’album avec «Les souliers (dans la neige) »… Pourquoi, selon vous ?

Quand j’étais adolescente, et que j’ai démarré ce métier, puisque je l’ai commencé très tôt, à 17 ans et demi, il me montrait des interviews de Catherine Ringer, et me disait : «regarde, cette personne est honnête ! ». Il adorait les Rita Mitsouko pour leur travail, mais Catherine en particulier, parce qu’il la trouvait très vraie comme personne. Et c’est exact qu’on a l’impression que c’est quelqu’un qui ne ment pas, sans aucune duplicité… En tant qu’amoureux raide dingue de la vérité, mon père ne pouvait qu’être très touché par une artiste comme elle. 

– Les artistes plus anciens, comme Souchon ou Le Forestier, vous ont-ils rapporté des anecdotes de leurs rencontres avec votre papa ? 

Oui. Quand j’ai appelé Souchon, j’ai été fascinée car il connait toutes les chansons de mon père. Avec Le Forestier, ils m’ont bien fait comprendre que ce n’était pas un mec facile (rires). Dans son comportement, dans sa façon d’être, il a tout fait pour disparaitre, s’effacer derrière ses chansons… Cette volonté de redevenir anonyme était très forte en lui. Et puis, il était tout à fait inadapté au formatage, que ce soit en concert ou à la télévision. Quand il arrivait sur un plateau avec sa guitare, et répondait en chansons aux questions posées, je peux imaginer que la personne en face avait de quoi être légèrement troublée…

– Son altercation avec Gainsbourg chez Bernard Pivot, au sujet de la chanson comme « art majeur » est régulièrement rediffusée : que ressentez-vous en revoyant ces images ?

Aujourd’hui, elles me font sourire, mais je ne les ai pas revues depuis longtemps, car je n’ai pas la télé. A l’époque, ça le faisait rire, mais je me rappelle que ma soeur et moi étions dans le public, et nous étions terrorisées. Avec le recul, ce que je retiens et ce qui me choque n’est pas l’attitude de Gainsbourg, qui avait peut-être bu un verre de trop et que de toutes façons, j’adore passionnément, mais le silence des autres personnes invitées sur le plateau. Mon père ne considérait aucun art comme « mineur » : la cuisine était un art majeur pour lui, au même titre que la musique, à laquelle il avait consacré sa vie. C’était sa passion, si bien qu’il était difficile pour lui d’imaginer qu’il faisait quelque chose de mineur.

– Comment est née la reprise, très émouvante rétrospectivement, de « Vous (c’est vous)» par Christophe qui vient de nous quitter ?

L’histoire de cette chanson est très jolie : c’est celle d’un rendez-vous avec la maman de ma soeur. Tous les fleuristes étaient fermés, alors Guy s’est assis à un comptoir de café et a composé cette chanson pour la lui offrir. Cette chanson est d’une telle pureté, que j’avais besoin qu’elle soit traitée de façon cristalline dans la voix et dans les arrangements, et j’ai immédiatement pensé à Christophe, tout en sachant qu’il ne participait jamais, ou rarement, à des Tribute. Je lui en ai quand même parlé, lui demandant d’écouter la chanson et de revenir vers moi. Il m’a rappelée cinq minutes après, pour me dire qu’il se mettait au travail… Il a travaillé dans l’ombre, comme il le faisait habituellement, chez lui et en secret…

– Avez-vous assisté aux enregistrements ?

J’ai tenu à respecter la façon dont chacun désirait travailler… Quand j’ai pu assister aux enregistrements, cela a toujours été une grande joie, mais quand les artistes ont eu besoin de solitude, je l’ai compris et accepté.

– Vous chantez vous-même plusieurs titres sur l’album : aviez vous le trac ? vos partenaires sur les duos vous ont-ils rassurée (Julien Clerc, Yael Naim, Thomas Dutronc) ?

Ce sont eux qui m’y ont invitée. Thomas Dutronc m’a dit qu’il voulait chanter « Qu’on est bien… » à condition que je la chante avec lui. Yael Naim également, pour « L’eau vive ». J’avais beau leur dire que je ne savais pas chanter, ils ont insisté et je me suis laissée faire, puisqu’après tout, il m’était arrivé parfois de chanter dans des films…

– Je dirais plutôt souvent et très bien d’ailleurs, puisqu’on vous a entendue chanter « Pile ou face » dans « 8 femmes » de François Ozon, mais surtout de façon plus consistante sur la BOF « Le héros de la famille » de Thierry Klifa (« It Had to Be You », « « When Somebody Thinks you are Wonderful », « I’ll Close My Eyes », « Taking a Chance of Love », « Histoire d’un amour », « Maria’s Eyes ») …

Ah, ah !  Je vois que je ne peux pas vous raconter d’histoires (rires). Oui, c’est vrai et il m’est aussi arrivé de chanter, pour les Restos du Coeur avec Marc Lavoine, ou dans Taratata, cette chanson « Frantz », avec Julien Clerc déjà. Pour le Tribute, au bout d’un moment, je me suis dit que je demandais tellement de temps et d’énergie aux artistes, qu’il fallait que je trouve le courage d’y aller moi aussi. Et puis, c’était une façon de signer ma part d’investissement, tout en disant au revoir à mon père quelque part, avec cette chanson « Plus jamais ».

– On vous a aussi entendue chanter « Seras-tu là » sur la compilation « Madame aime » pour Madame Figaro : pourriez-vous enregistrer tout un album à présent ?

Non, je trouvais juste intéressant d’exercer mon métier qui consiste à me laisser traverser par les mots d’un auteur. Donc au cas présent, c’était une expérience assez jolie que de laisser les mots de mon père me traverser et de les restituer. Je n’ai pas essayé de faire des vocalises, mais simplement de dire ses mots avec mes émotions, notamment sur cette chanson si touchante qu’est « Plus jamais ». Mais chanter n’est définitivement pas mon métier.  

– Quel souvenir gardez-vous de votre duo avec votre père pour son dernier Olympia (« Il n’y a plus d’après ») ? Aviez-vous le pressentiment que c’était un concert d’adieux ?

Bien sûr. Je me rappelle que je roulais sur l’autoroute quand mon père m’a appelée avec un éclat de rire, pour me dire qu’il allait faire un dernier Olympia. J’espérais en moi-même que la date soit la plus éloignée possible… Mon père aimait les gens. Il était profondément humaniste. Il venait du peuple et avait une vraie considération pour ceux qui venaient l’écouter. Au fond de moi, je savais qu’il venait leur dire au revoir, et quelque chose d’autre se tramait… C’était une façon de nous dire au revoir, à nous tous. J’appréhendais beaucoup cette échéance… Ce soir-là, je jouais au théâtre : j’étais perturbée de rater son dernier concert, mais j’étais rassurée aussi de ne pas devoir monter sur scène. Mais finalement, il a fait durer son concert jusqu’à ce que j’arrive, et on est venu me chercher dans la salle pour venir chanter avec lui sur scène. C’était très difficile de chanter cette chanson pour moi, à ce moment là. Je savais vraiment que je lui disais au revoir…

– En plus de ce côté humaniste, que vous manifestez régulièrement par vos nombreux engagements, avez-vous hérité de son caractère un peu anarchiste ?

Oui, bien sûr. Il a toujours voulu tracer sa route en dehors de tous les courants, sans se soucier d’aucune mode musicale, avec une volonté farouche d’être en marge. Il avait aussi un amour très marqué pour le silence et la solitude, qu’il m’a légué. J’ai été perfusée à ces choses là. Il me disait une phrase qui me parlait et me parle encore : « le verbe, c’est quand on tente de parler à Dieu. L’image, c’est le diable. Et le silence, c’est quand Dieu vous parle… ». Je suis vraiment dans cette veine : il a fait de moi une grande solitaire. Comme lui, je suis tout à fait là, et totalement ailleurs. J’aime passionnément ce que je fais, et en même temps, je pourrais faire autre chose… 

– Vous tenait-il à l’écart de ce métier, comme font souvent les artistes pour protéger leurs enfants de la vie de saltimbanque ?

Non, il était absolument persuadé, depuis que j’ai eu l’âge de 12-13 ans, que je serais comédienne. Il le sentait, alors qu’à l’époque, j’avais peut-être juste envie d’être vétérinaire ou hôtesse de l’air (rires). Il avait comme cela des prémonitions très particulières. Il voyait les choses et les êtres, comme s’il les scannait. C’était assez troublant d’ailleurs, quand on se trouvait en face de lui…

– Vous emmenait-il sur le plateau de ses émissions cultes « Bienvenue chez Guy Béart » ?

Oui, c’était la fête pour moi ! Cette émission était géniale. C’était la matrice de toutes les émissions qui ont suivi, de Jacques Chancel à Michel Drucker. L’ambiance était très joyeuse ! On fumait des clopes, on buvait : c’était plein de vie… J’y ai croisé des artistes absolument fabuleux, de Duke Ellington, à Louis Aragon, en passant par Bourvil ou Johnny Hallyday… Mon père recevait chaque artiste de façon à ce qu’il ait le sentiment d’être à la maison. Il détonnait déjà complètement à l’époque avec le formatage très rigide de la télé, même si celle-ci était plus libre qu’elle ne l’est aujourd’hui. Il avait placardé partout : rien ne doit arrêter la vie !

– Il y faisait aussi preuve d’une humilité rare, pour laisser la vedette à de jeunes artistes, comme les yéyé…

Oui, il laissait s’exprimer les invités, artistes ou pas, comme il l’a fait par exemple avec Daniel Cohn-Bendit venu clamer ses idées, lors d’une émission géniale. Il était très l’écoute des êtres en général, et de ses filles en particulier…

– Ce Tribute est l’occasion d’un documentaire pour lequel vous êtes retournée sur ses traces au Liban avec votre mari : pourquoi avoir éprouvé ce besoin ?

Il faut rappeler que mon père a été le premier à s’auto-produire, en montant ses sociétés de production et d’édition, Bienvenue, Temporel et Espace. Mon mari Frédéric Chaudier a repris toutes les sociétés, comme on réveille de vieilles dames endormies, et on est donc devenus producteurs de documentaires. Ça fait partie désormais de notre mission de voir quels sont les objets qu’on peut construire autour de l’oeuvre de Guy Béart, et on a pensé à un documentaire parce que sa vie est absolument incroyable et passionnante. Il a vécu une enfance complètement nomade. Sa famille est partie de Bulgarie, puis mon père est né au Caire, et il a grandi au Liban, avant de venir seul en France, en tant que boursier pour faire de grandes études d’Ingénieur des Ponts et Chaussées. Il a passé son diplôme avec succès, car c’était un brillant mathématicien et joueur d’échecs. Ce n’est qu’ensuite, quand ses parents sont décédés, qu’il a commencé à chanter à La Colombe et aux Trois Baudets… Il aurait eu peur de les décevoir de leur vivant. C’était une époque fascinante avec Brassens, Ferré, Brel, le producteur Jacques Canetti et tous les artistes de Saint-Germain des Prés… D’ailleurs, il a d’abord commencé à écrire pour des chanteuses, parce qu’il était beaucoup trop timide pour chanter lui-même. Il voulait donner ses chansons à des femmes, Patachou, Zizi Jeanmaire, Juliette Gréco… Il a commencé comme cela, puis il a enregistré son premier disque en 1957 dans un cinéma désaffecté, et sans arrangeur : il voulait travailler avec ses musiciens, jusqu’à trouver le bon habillage des chansons. Bref, c’est super émouvant de partir sur les traces de l’homme : je l’ai toujours regardé comme un père, mais je découvre la fragilité de l’homme…  Et ce n’est pas fini : on a été stoppés par le Covid, mais nous allons poursuivre ce travail de recherches…

– Vous parlait-il de son enfance, ou était-ce un sujet trop douloureux ?

Non, il en parlait beaucoup au contraire, notamment de son père. Et puis, il a écrit des chansons importantes sur sa mère, comme « Hôtel-Dieu », ou « Chanson pour ma vieille », que j’ai réécoutée ce matin, et qui me fait penser à « L’Auvergnat » de Brassens. Je ne savais pas d’ailleurs, que Brassens avait été le premier à le découvrir : il chantait à Nice et mon père est venu avec sa guitare lui présenter quelques chansons… C’est alors que Brassens a appelé son producteur et lui a dit : « Ecoute ! Il y en a un qui sait écrire des chansons » … Je découvre tout cela au fur et à mesure. Ce sont des choses bouleversantes, parce que c’est mon père, mais aussi parce que c’est le témoignage de toute une époque…

– Et pourtant, ses chansons frappent encore par leur modernité aujourd’hui…

C’est vrai, il y avait quelque chose de visionnaire dans ses chansons. Il était toujours partagé entre une apocalypse qu’il craignait, et cette espérance folle qu’il a chantée. Et si vous les écoutez bien, toutes ses chansons portent en elles la conscience d’un péril à surmonter : la fin des idéologies, le caractère provisoire de toutes les théories, la quête d’identité …  Tous ces thèmes n’ont pas vieilli ; c’est assez troublant.  Et puis, je suis heureuse de constater au quotidien qu’on n’a pas oublié ses chansons : les gens commencent à savoir que ce disque va sortir et qu’une intégrale est à venir. Ils m’arrêtent dans la rue pour m’en parler, me demander pourquoi on n’entend plus ses chansons, en me disant : « Vous, vous êtes la fille de Guy Béart ! ». Alors voilà, je suis redevenue la fille de Guy Béart, et cela me convient très bien.

– S’il fallait ne retenir qu’une chanson de lui, ce serait laquelle selon vous ?

Je dirais « C’est après que ça se passe », dont le thème me bouleverse profondément…

Propos recueillis par Eric Chemouny


Photos : Sylvie Castioni (DR/ Polydor / UM)


à suivre…

« De BEART Béart à Béart(s) »

Le Tribute

l’illustrateur Stéphane Manel a réalisé la pochette de l’album et a aussi conçu les visuels des singles de tous les titres interprétés par les artistes qui ont répondu à l’appel d’Emmanuelle et Ève Béart… En plus de l’intégralité de ces pochettes, l’artiste nous a confié ses dessins originaux le temps d’un portfolio exclusif à visiter, ici.

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