JACQUES BREL

Le bel héritage…

Décidément, plus de 40 ans après sa mort (le 9 octobre 1978), Jacques Brel n’en finit plus d’inspirer ses successeurs, toutes générations confondues, en France comme à l’International… Pour dernière preuve, le succès de l’album collectif « Ces gens-là » réunissant entre autres Thomas Dutronc, Gauvain Sers, Zaz, Michel Jonasz, Bernard Lavilliers, Slimane, Liv Del Estal, ou Carla Bruni, autour de la monumentale oeuvre laissée en héritage par le Grand Jacques…

Alors, certes ce n’est pas la première fois que Jacques Brel, qui aurait célébré ses 90 ans le 8 avril dernier, est honoré comme il le mérite. Car à la différence d’autres monuments de la chanson, comme Charles Trenet ou Gilbert Bécaud, injustement méconnus ou boudés, ses standards n’en finissent plus d’être repris, comme le sont ceux de Gainsbourg, Aznavour ou Barbara. Et les médias de chercher au sein de la nouvelle génération qui sera le prochain Brel, le dernier élu en date étant Stromae, « belgitude » et théâtralité scénique obligent. 

Il y eut certes des albums, plus ou moins réussis, d’artistes s’appropriant le répertoire de Brel avec une marge variable de liberté : ce fut le cas de Florent Pagny (2007), Juliette Gréco (magistrale en 20013) ou plus récemment Maurane (2018), à titre posthume hélas, le temps d’un album bouleversant à double titre… Et puis, il y eut des album « tribute », comme on dit, associant des artistes d’horizons divers, comme cet « Aux suivants » (2003), revisitant les chansons intemporelles de la légende avec plus ou moins de bonheur, dans un fourre-tout hybride où figuraient Arno, Dick Annegarn, Faudel, Kent, Arthur H., M, les Têtes Raides, Polo, Stephan Eicher, Noir Désir, Alain Bashung, ou Zebda…

Autres temps, autres moeurs, davantage de soin et de bon goût ont présidé à la confection du dernier hommage collectif en date, « Ces gens-là », destiné à toutes les générations, au-delà des frontières de la francophonie. Poussant le  raffinement et l’élégance, jusqu’à faire poser les participants devant l’objectif de Yann Orhan, dans cette même salle de bar où Brel fut immortalisé en 1966, le visuel choisi propose une photo de famille musicale, d’artistes issus d’horizons artistiques et géographiques différents certes, mais tous unis par la force et la modernité de l’écriture de Brel, comme un signe de l’intemporalité universelle de son répertoire.

Côté production, elle a été confiée à Larry Klein, homme-orchestre, producteur, réalisateur, multi-instrumentiste, récompensé par 4 Grammy Awards, ayant eu pour mission de se mettre au service de chaque artiste, chaque univers, tout en apportant une cohérence à l’ensemble… Elevé à Los Angeles, il a écouté dans son enfance, le fameux « Jacques Brel is alive and well and living in Paris », musical de Broadway, au livret écrit en Anglais. « Je suis un familier de Brel. Pour ce projet, je me suis immergé dans son oeuvre, les traductions de ses textes sous les yeux. J’ai exploré son destin, analysé sa vision de la vie et son importance dans la mentalité française. Brel a innové non seulement en tant qu’auteur, avec des thèmes abordés jusque là en littérature, mais il était aussi un interprète phénoménal, l’acteur de ses chansons. Pour moi, il est un mélange de Bob Dylan et de Stephan Sondheim, une personnalité théâtrale et dramatique, poétique et profonde ».

C’est précisément cette double lecture de son oeuvre que les acteurs du projet ont taché d’exprimer, chacun à leur façon, en enregistrant au studio Guillaume Tell à Paris, non sans avoir reçu des maquettes assez poussées de Larry Klein, celui-ci n’ayant d’ailleurs pas cherché à cloner les originaux : « Je n’ai surtout pas cherché à reproduire des classiques enracinés dans la culture française, mais à proposer de nouvelles versions, différentes et actuelles, tout en restant au plus près du coeur. Lorsque des chansons sont inscrites à ce point dans l’imaginaire, on en connait tous les détails : je voulais inviter à redécouvrir leur puissance et qu’elles étonnent encore ».

Et force est de constater que l’étonnement est de toutes les relectures sur cet opus : à commencer par Thomas Dutronc qui ouvre le bal avec « Vesoul », chanté de toute sa gouaille de titi parisien, et qu’on s’amuse à entendre clamer avec une pointe d’ironie : « t’as voulu voir Dutronc, et on a vu Dutronc… ». Il s’autorise même à tordre certains passages, histoire d’affirmer dans une auto-flagellation assumée : « D’ailleurs, j’ai horreur de tous les flonflons, de ce Jazz manouche, de la valse musette et des bateaux-mouches… ». Le nouveau venu Gauvain Sers apporte également beaucoup de sensibilité et de fraicheur à « La valse à mille temps », tandis que Slimane n’a jamais été si percutant que sur cette version dépouillée et hyper-sensible de « Ne me quitte pas ».

Quant à Zaz, « Bruxelles » semble avoir été écrite pour elle, tant elle nous entraine avec elle dans un étourdissant tourbillon…  Liv Del Estal, soulève des torrents d’émotion sur « L’ivrogne ». Claudio Capéo explore, de son côté, toute la noirceur sociale de « Ces gens-là » avec beaucoup de conviction. Dans un autre registre, Oxmo Puccini, apporte juste ce qu’il faut de Flow à « Il nous faut regarder », pour nous laisser imaginer qu’en 2019, Jacques Brel aurait peut-être été le plus grand rappeur francophone de son époque…

Des artistes de légende plus « installés » ont également répondu présents à l’appel du réalisateur producteur : Bernard Lavilliers, toujours impeccable de précision en parfait latin lover sur « La chanson de Jacky », ou encore le bouleversant Michel Jonasz sur « Les vieux ». Sans oublier la délicate Carla Bruni, offrant une version toute cristalline de « Quand on n’a que l’amour » à la guitare.

Côté international enfin, Marianne Faithfull occupe une place de choix : après avoir eu un projet commun avec Larry Klein, elle pose ici sa voix avec beaucoup d’émotion sur « Port of Amsterdam », trimballant derrière elle toute sa mélancolie et 50 nuances du gris londonien… Quant à la plus extravertie Melody Gardot, elle a su se glisser avec douceur et une sensualité suave sur l’immense « La chanson des vieux amants », escortée par un quatuor à cordes, offrant une version très différente de celle immortalisée par Juliette Gréco. Enfin, Madeleine Peyroux soulève des tonnes d’émotion sur « Voir un ami pleurer », chanson ô combien universelle…

Au final, « Ces gens-là » sont si fréquentables, qu’on se poserait bien à une table voisine de ce bistrot légendaire, histoire de partager un peu de leur chaleur humaine et quelques notes de musique…

Eric Chemouny

crédit photos: Yann Orhan (DR / UM) / Photo de Jacques Brel : Decca / UM (DR)


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