STEPHAN EICHER

Un retour en fanfare !

Sept ans après son dernier album studio « L’envolée », Stephan Eicher revient avec « Hüh ! », un album imaginatif et plein de fantaisie, qui revisite 12 de ses chansons préférées ou les plus symboliques, avec la complicité de la fanfare Traktorkestar… Une curiosité discographique en ces temps souvent formatés, tout autant qu’un voyage à travers la carrière sans fausse note de l’élégant dandy de la chanson francophone…

A l’origine de ce projet inclassable dans la carrière de Stephan Eicher, il faut aller chercher de tristes circonstances, puisqu’en 2016, il doit retourner à Berne, pour prendre soin de ses parents. « J’ai quitté Berne à 17 ans pour Paris et Zurich. En y retournant, j’ai  renoué avec cette ville discrète, lente, mélancolique et pourtant très puissante ». C’est dans la ville de son enfance, qu’il rencontre Steff la Cheffe et le Traktorkestar, un collectif de douze musiciens aux allures de fanfare, dont trois batteurs percussionnistes et neuf souffleurs, mais aussi une chorale, des chanteuses, Tanja Makridis, la zappeuse bernoise, Steff la cheffe, et la chanteuse de Jazz Claire Huguenin.

En cette période délicate de sa vie d’homme et au contact de ce joyeux bric-à-brac musical et humain, il décide alors de dresser le bilan de ce qu’il est, et de se remettre en question en sortant de ses zones de confort artistiques. Dans cette entreprise, il repense forcément à ceux qui l’ont aidé à se construire musicalement, à commencer par son papa, violoniste de Jazz qui lui a transmis l’amour de la musique, cet art qui transcende la douleur de l’exil et l’apaise tant bien que mal : « Mon père est présent dans chaque note que je joue. A son époque, pour survivre, il fallait se cacher… Grâce au film de mon frère, le secret fait place aujourd’hui, à une certaine fierté… ». Par ces mots pudiques, Stephan fait référence à son héritage Yéniche et au documentaire « Yéniche Sounds » réalisé par son frère avocat en 2017 : « C’est bien d’être Yéniche si on est musicien. Je ne sais pas si ça l’est en tant qu’être humain… ».

Autre figure marquante de sa construction artistique, le grand Goran Bregovic, lui aussi marqué par l’exil et le déracinement, thème qui aura inévitablement rapproché les deux hommes : « En 2012, il a frappé à ma porte alors qu’il rentrait d’Amérique du Sud. Il voulait que l’on travaille ensemble sur son disque « Champagne for Gypsies ». Cette rencontre m’a amené aux cuivres, conforté par mon envie d’abandonner les cordes que j’utilisais depuis « Combien de temps », car à partir d’un certain âge ( n.d.l.r : il a 59 ans), les cordes il ne faut pas trop en faire, sinon ça sonne la fin de la carrière (rires) ». Ont suivi quatre années de concerts, dont l’aventure seul en scène « Stephan Eicher Und Die Automaten », suivie de celle avec le collectif Traktorkestar, qui lui permet de tester la réaction du public à cette association inattendue sur des chansons revues et corrigées au contact direct de l’émotion et de la vie …

C’est porté par ces deux figures emblématiques, que Stephan a commencé la confection de cet opus de 12 titres au titre si curieux et amusant « Hüh ! », un disque à la frontière entre la Suisse et les Balkans, où cohabitent des émotions aussi contrastées que la joie et la mélancolie, et s’ouvrant sur « Ce peu d’amour », écrite par Philippe Djian, le romancier et ami de toujours, auteur de ses plus grands succès : « Philippe est le meilleur. Ses textes en Français restent une énigme pour moi. C’est plus simple à mon sens d’écrire en Bernois sur des musiques modernes, à cause de certaines fréquences difficiles à habiller de mots en Français. Lui y arrive très bien. J’avoue qu’il a été plus fidèle que moi car il m’est arrivé dans ma carrière de travailler avec d’autres auteurs. Il a pourtant été beaucoup sollicité, notamment par Alain Bashung a une époque. Mais celui-ci voulait couper dans les textes, alors que Philippe aime arriver avec des textes finalisés et il attend qu’on écrive une musique dessus. Il sent que je respecte vraiment religieusement ses textes. J’essaie toujours de les mettre en lumière, faire en sorte que ça fonctionne, que la musique soit un simple cadre. Il y a même des chansons sur lesquelles j’ai composé des musiques volontairement moins intéressantes que les textes, pour ne pas les écraser. A l’inverse, sur « Taxi Europa », il y avait un sublime texte, « La voisine », que la musique a un peu couvert. Quand je chante « Déjeuner en paix » aujourd’hui, je laisse la place au texte au début de la chanson. Souvent, Philippe et  Martin Stuter, mon auteur allemand, m’engueulent de trop respecter le texte, en me disant que c’est le mélange des deux qui est intéressant : mais je n’y arrive pas ! ». 

On se rappelle d’ailleurs, que l’interprète avait réussi à convaincre l’illustre parolier de chanter en duo avec lui sur « Tous les bars » en 2013. Sans trop de difficultés d’ailleurs :  « En 2010, on lui avait demandé de faire un lecture l’ouverture du Marathon des mots, le festival littéraire de Toulouse. Il ne le sentait pas trop, et m’a demandé de venir avec une guitare. J’ai encore dans mes tiroirs trois ou quatre fois plus de textes de lui que je n’en ai chantés, et qui n’ont pas encore trouvé de musique. Je lui ai proposé d’apporter tous ces textes, de monter sur scène, et de montrer aux gens comment on travaille, comment nait une chanson. On nous a demandé de refaire l’exercice sur plusieurs festivals, jusqu’au moment où notre tourneur Asterios nous a dit qu’il y avait une demande pour une petite tournée ensemble, ce qu’on a fait en 2011. Et chaque soir, j’ai senti le plaisir grandissant de Philippe à être sur scène. Il pouvait éprouver immédiatement la réaction du public après la lecture, ce dont il est privé comme simple auteur. Ce plaisir a même fini par agir sur la façon dont il amenait les textes. Sur la chanson « Tous les bars », il me disait que la mélodie, c’était les mots. Ca m’a donné l’idée de l’enregistrer avec lui. Il chante vraiment bien. Je rêve de produire un jour un disque qui s’appellerait : « Philippe Djian chante Philippe Djian » (rires). Pour la petite histoire, un de ses romans s’appelle « Love Song ». Le héros en est un musicien en tournée. Avant sa sortie, il m’a avoué avoir utilisé pour certains passages, ce qu’il avait appris avec moi sur scène pendant cette tournée. C’est la raison pour laquelle, il ne me l’a pas fait lire avant sa sortie, comme à son habitude… ».

Dans cet inventaire de tendres souvenirs jalonnant sa carrière exemplaire, et lui revenant comme un boomerang, aurait pu aussi figurer Johnny Hallyday, pour lequel Stephan a travaillé en 2002 avec « Ne reviens pas » : « Je fonctionne toujours avec des deadlines et un pistolet sur la tempe ! Ce fut plus que jamais le cas. Auparavant, j’avais reçu plusieurs messages de Johnny dans les années 90 et peut-être même un pour produire un de ses disques. Ca ne s’est pas fait, mais dans ma tête, je l’imaginais bien dans une petite pièce, avec un petit groupe. C’est ce qu’il a fait en se produisant dans des clubs ensuite. J’ai chanté avec lui deux fois à Zurich. Je l’ai senti vraiment heureux. Ensuite, il m’a laissé plusieurs messages à travers des intermédiaires, me demandant d’écrire une chanson pour lui. Je n’imaginais pas que ça puisse être sérieux. Et puis un jour, à 9 heures du matin, Mercury m’appelle à la maison pour me dire que Johnny voulait vraiment une chanson de moi. J’ai demandé : pour quand ? On m’a répondu qu’il partait le soir-même à 21 heures : il me restait 12 heures (rires) ! J’ai imprimé une photo de lui que j’ai posée à côté de l’endroit où j’ai fini par créer cette chanson, « Ne reviens pas ». Je me suis senti comme un boxeur. Dans le temps qui restait, je suis arrivé à tout livrer, y compris les arrangements de cordes et de cuivres. Il était plutôt content du résultat, même s’il a reconnu que ce n’était pas simple de trouver le bon phrasé sur les mots de Philippe. Autant je trouve brillante sa version de « Ne reviens pas », autant je trouve mauvais son clip (rires) ! ».

Au final, au-delà de nombreuses collaborations plus convenues (Hallyday, Miossec, Kaas, Axelle Red…), comme avide de vérité et d’authenticité, c’est au plus près de lui-même et de ses racines que Stephan a choisi de renouer avec ce nouvel album qui a révélé au passage le simple interprète qui sommeillait en lui, au sein d’une formation atypique qui l’a enrichi comme jamais : « Au début, je voulais que le son de Traktojkestar se rapproche un peu plus de moi… Le piano, le glockenspiel, les marimbas, cela venait de moi, mais tout le reste, les trois batteurs, l’énergie de ces musiciens, très jeunes, m’échappait. Je voulais tirer la couverture vers moi pour me sentir plus à l’aise… Et puis, j’ai trouvé cela intéressant de devenir simple chanteur de ce groupe. Tout à coup, cela m’a fasciné de trouver ma place. J’ai emmené avec moi mon public, les émotions du live ». Car c’est effectivement dans l’esprit et l’énergie d’un Live que le tout a été enregistré, tout en travaillant sur de nouveaux arrangements : « Il fallait faire un gros travail d’arrangements pour garder la voix. C’est pour ça, par exemple, qu’il n’y a pas « Déjeuner en paix », sur le disque. On a tenté des arrangements avec Goran Bregovic, mais sur cette chanson-là, malgré toute son expérience, on n’a pas réussi à trouver ceux qu’il fallait… ». Une déception sans doute pour le grand public, s’agissant de son plus gros succès, mais compensée par de vraies bonnes surprises…

A commencer la « La chanson bleue », extrait de son deuxième album, chantée ici avec toute la douceur de Claire Huguenin aux choeurs et Steff la Cheffe : « J’aime spécialement cette chanson, car elle montre bien que mon métier, c’est de faire vivre des chansons. On a arrangé et répété, une grosse vingtaine de titres, pour finalement sur scène, n’en jouer que dix-huit. Pour le disque nous voulions faire une playlist agréable, un joli voyage. Nous avons fait des choix très démocratiques, en écrivant nos versions préférées sur des post-it. Un choix très démocratique comme nous savons le faire en Suisse ! ». Sans compter dix autres chansons connues comme des tableaux vivants, destinées à prendre vie devant un public, comme « Envolées », le tube « Pas d’ami (comme toi) », « Louanges » (évoquant un cabaret mystique), « Combien de temps » ou « Les filles du Limmatquai » à l’ambiance Jazz.

Et histoire de donner d’emblée la couleur de cette joyeuse et énergique aventure, le facétieux et inclassable chanteur a choisi d’habiller ce « Hüh ! » d’une pochette tendre et référencée, puisqu’il s’agit d’un remake de « Fantaisie militaire », l’album culte d’Alain Bashung, réalisée par le même photographe Laurent Séroussi. « J’ai pris le même photographe, la même position, les mêmes vêtements, sauf qu’à la place des nénuphars, j’ai mis des confettis. Tout le concert est d’ailleurs marqué d’explosions de confettis. Je connaissais Alain Bashung : en 2005, on passait beaucoup de temps ensemble. On était dans le même studio à Bruxelles. Il travaillait sur son dernier disque, et moi sur « El Dorado ». On faisait des pauses ensemble. Je le trouvais d’une grand tristesse, un abattement lié à sa relation avec sa maison de disques, une grande blessure dans sa vie. Il se sentait incompris. Dans ma propre histoire, j’ai ressenti aussi cela plus tard. Je me sentais tout autant me noyer, à cause de problèmes avec précisément la même maison de disques. Mais pour ce disque, je voulais apporter aussi un peu d’espoir, un peu de joie avec les confettis. Aujourd’hui, quand je regarde cette pochette, ça me fait très bizarre, c’est très troublant, mais je vais jusqu’au bout de ma vision ».

Un bel hommage à son ami dont on célèbre les 10 ans de la disparition, tout autant qu’un retour à sa propre vie d’artiste qu’on lui souhaite en fanfare…

Eric Chemouny

credit photos: Laurent Seroussi (D.R./ Polydor)


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