CAMILLE

OUÏ à Montréal !


Entre Camille et le Québec, c’est une belle histoire d’amour qui dure depuis les débuts de la chanteuse… C’est dire si après dix ans d’absence, elle a répondu avec enthousiasme à l’invitation des 30èmes Francofolies de Montréal, pour y présenter son nouveau spectacle, conçu et articulé autour de son denier album « Ouï ». C’est là que nous l’avons rencontrée, plus détendue, sincère, sensible, drôle et engagée que jamais…

FRANCOS DE MONTREAL 2018 Camille JSM Je Suis Musique (8)

– Ta dernière visite aux Francofolies remonte à dix ans déjà…

Oui, j’y étais venue pour la sortie de l’album « Le fil », et j’avais joué au Spectrum, une salle qui n’existe plus. J’ai toujours adoré jouer à Montréal. J’aime tout ici : l’ouverture, la chaleur, la musicalité du public… C’est toujours un grand bonheur pour moi que j’attends avec impatience.

– Tout d’abord, quel sens donner au titre de ton dernier album, « Ouï » ?

Je pense que l’action aujourd’hui consiste à dire oui, et non pas non. Pour paraphraser Pierre Rabhi, dans « Vers la sobriété heureuse », être dans un état de conscience pour faire des choix, conduit à faire moins de choses, mais à les faire mieux. Plutôt que de dire non à tout, comme on sait si bien le faire en France, j’ai envie de dire oui, un oui profond, qui a le pouvoir d’infléchir les choses dans un sens qui nous parle à chacun. Faire ces choses importantes est le travail d’une vie. C’est une perte d’énergie considérable d’être contre tout. Aller vers le positif, est un message que je m’envoie avant tout à moi-même.

– Tu vas pouvoir tester auprès du public québécois cet album, « Ouï », conçu en cellule pourtant très monacale et fermée…

En effet, c’était une cellule de moine à l’origine, située dans un monastère dans le Sud de la France, à Villeneuve d’Avignon très précisément. Elle date du XII ème siècle, mais c’était franchement un très bel endroit, aux murs épais, avec un petit jardin de curé, et finalement plutôt confortable. C’est un lieu originellement religieux, qui a été désacralisé au début du 20ème siècle, et qui dans les années 70 est devenu un espace artistique, notamment d’écriture théâtrale. J’étais un peu une invitée « spéciale » en tant que musicienne. C’est un endroit très vivant, baigné de lumière, composé de bâtiments splendides, magnifiés par des plafonds en ogives. Et surtout, l’acoustique y est extraordinaire. Pour autant, le poids de l’histoire ne se fait pas ressentir dans cette chartreuse. C’est très joyeux. De façon générale, tous les lieux historiques en France m’émerveillent…

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–  Tu sembles particulièrement sensible à l’empreinte des lieux dans lesquels tu travailles…

Complètement. Certains me plaisent et m’inspirent, et d’autres pas. Je suis une véritable éponge. Je ressens beaucoup les lieux. A un moment, j’ai décidé que mon instrument serait ma voix et le centre de mon travail. Du coup, quand on travaille exclusivement sa voix, on réalise combien elle est perméable à ce qui se passe en soi, et aussi autour de soi. On est sensible aux gens autour, comme à la température de l’air, à l’hydrométrie… Le lieu devient à son tour un instrument de musique avec lequel j’entre en dialogue. Je vis véritablement des histoires d’amour avec les lieux que je traverse pendant mes enregistrements.

– Sur l’album, tu fais toutes les voix : qu’en est-il sur scène ? Fais-tu appel à la technologie pour reproduire cette prouesse ?

C’est vrai que sur le disque, je me suis démultipliée en sept ou huit voix. Je voulais qu’il y ait un choeur lyrique et un choeur rythmique. Pour les voix sur scène, on a du les transposer pour un seul choeur de trois jeunes femmes. Ca a été un gros travail surtout pour le choeur lyrique, qui avait été minutieusement arrangé par Clément Ducol sur l’album. J’ai pensé dans un premier temps me démultiplier sur scène, ce que permet la technologie aujourd’hui, mais même si c’est un bonheur de chanter, j’avais plutôt envie d’être sur scène avec d’autres chanteuses. Ca a été un petit deuil d’abandonner cette idée, même si je chante un peu avec elles sur certaines introductions… Je serai aussi accompagnée de musiciens, notamment un tambour qui tient une place essentielle dans ce spectacle.

– Sur l’album « Le fil », la note Si traversait tout l’album : t’es-tu encore imposée un concept avant de commencer l’écriture de « Ouï » ?

Oui, je m’impose généralement des impératifs. A la base, je voulais un disque avec un tambour, deux choeurs, mais pas de basse. Et puis les choses se sont transformées, au fil des contraintes musicales, des envies et de ma recherche. La liberté nait toujours de la contrainte. L’être humain est obsédé par la liberté, justement parce qu’il est mortel, limité par son corps, et né quelque part. Dans la création, c’est pareil : j’ai toujours besoin de m’auto-contraindre, aussi parce que j’aime le minimalisme, qui permet d’être créatif. J’essaie toujours de commencer mon travail avec peu d’ingrédients. D’ailleurs, je pense que la cuisine est née comme cela. Les gens n’ayant pas beaucoup de choses à manger ont été conduits à les accommoder et à varier les recettes.

– Tu disais que transposer l’album sur scène était une forme de deuil, mais tous tes spectacles précédents se démarquaient des albums autour desquels ils avaient été conçus …

C’était pourtant vraiment le cas : je considère que la vie est faite de deuils et de transformations. Il ne faut pas hésiter à utiliser ce mot : la vie n’est faite que de cela. Du deuil, nait la créativité. Quand on le formalise, on devient plus positif. Quand on passe du studio à la scène, et inversement aussi d’ailleurs, on abandonne toujours quelque chose au passage : la notion d’effort, les possibilités technologiques offertes en studio, une forme de cocon confortable, la notion de gestation… J’ai deux enfants maintenant, et je sais ce que ça signifie de garder un enfant au chaud à l’intérieur de soi. La sortie d’un disque est un deuil et une naissance à la fois. Le passage à la scène nous oblige aussi toujours à abandonner certaines choses… A chaque fois que j’ai transposé un disque sur scène, j’ai éprouvé ce sentiment, tant pour « Le fil » que pour « Music Hole ». Sur le précédent album « Ilo Veyou », j’avais un quatuor à cordes en studio, mais seulement une corde sur scène. En contrepartie, être sur scène me permet de travailler avec des gens dont j’aime la musicalité. Cette présence me plait.

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– Tu sollicites aussi beaucoup le public en concert…

C’est vrai, on pourrait presque parler de co-création, parce que j’ai le sentiment que mes tournées se construisent toujours au contact du public et évoluent au fil des concerts. Le regard du public et son écoute influent beaucoup sur l’évolution et la progression du spectacle.  On ressent ce qui marche ou pas dans la setlist grâce au public. C’est ce que j’aime dans la Pop et le spectacle vivant : on n’est jamais prêt quand on commence une tournée. On n’a pas beaucoup répété et les choses sont encore fragiles au commencement. Le public le sait, et du coup, ces moments sont hyper beaux. Plus on avance dans la tournée, plus le spectacle murit : on est dans l’échange pur avec le public, jusqu’à une certaine forme de communion très touchante. La scène est pour moi une forme de rituel. On a perdu beaucoup de rituels religieux dans nos civilisations, ou alors ils se durcissent. Il nous appartient aujourd’hui à chacun de nous en inventer d’autres. C’est important pour l’être humain ; ça rassure et permet justement de faire des deuils, de passer à autre chose. En tant qu’artiste, les tournées sont pour moi des rituels, auxquels le public est forcément associé dans une forme de catharsis, avec un début et une fin. C’est un passage qui correspond à une période de ma vie, pendant une période déterminée. L’aboutissement de mon travail est de transmettre aux gens, de les enchanter… Pour emmener l’humanité à la danse et au chant, il faut déjà commencer à la détendre. 80% du travail est déjà fait et ensuite le public chante tout seul, sans qu’on ait besoin de le solliciter. Beaucoup de chanteurs font chanter le public, mais dans mon cas, c’est l’accomplissement du concert. J’aime l’idée qu’il chante pour chanter.

– Tu évoques la danse, la gestuelle plus généralement, qui tient un rôle important dans ta façon de te présenter au public…

C’est exact, mais on peut aussi être en mouvement tout en restant immobile. Il suffit de voir Bobby Mc Ferrin sur scène pour s’en convaincre. Il est très souvent immobile et pourtant il bouge avec une liberté incroyable. Le chant, même quand on reste immobile, dessine une calligraphie dans l’air. Ce n’est pas le mouvement chorégraphié qui m’intéresse : si je bouge, c’est pour établir un mouvement qui n’est pas forcément de l’ordre de la danse, mais de la fluidité dans le monde et à l’intérieur de soi, comme quand on berce un bébé. Le chant a besoin de cette liberté. Le problème de la Pop, c’est qu’on est allé tellement loin dans les chorégraphies, qu’on en est obligé de chanter en playback. Les mouvements très étudiés et rigides ne sont plus compatibles avec la voix, et n’appellent pas forcément à la détente. Je me refuse à cela : je ne fais pas de playback, quitte à être essoufflée, et à m’autoriser de prendre du temps entre les morceaux.

– La maternité est un des thèmes de cet album, comme sur « Fontaine de lait » ; a-t-elle transformé ta façon de chanter ?

Oui, totalement. Cela a commencé pendant ma grossesse, un mot que je déteste. C’est déjà lié aux changements hormonaux : quand on est enceinte, qu’on allaite, qu’on ovule, ou qu’on a ses règles, on ne chante pas pareil. Ce n’est ni mieux, ni moins bien. C’est juste différent. De manière générale, les états émotionnels, les lieux, les gens qui t’entourent, les épreuves que tu traverses, ont une incidence sur la voix. La maternité a donc probablement influé sur ma voix, mais je n’analyse pas trop sur la longueur comment elle a pu évoluer. J’imagine que devenir mère m’a apporté un ancrage, une forme de puissance, qui est de l’ordre de l’énergie qui vient du bassin. Cela dit, pour l’anecdote, à la première maternité dans laquelle j’ai accouché, j’étais impressionnée par la qualité de l’insonorisation. Je m’attendais à un festival de rugissements dans les salles d’accouchement. On m’a répondu : mais madame, 95% de nos patientes accouchent sous péridurale ! Certaines dorment même en accouchant ! (rires). Moi-même, sans rentrer dans les détails de mon intimité, j’ai plutôt ressenti cette envie de rugir quand mes enfants m’énervent. Je me suis découvert une nouvelle voix d’ogresse, davantage que dans les moments de douleur pendant l’accouchement. Au contraire, pendant l’effort, j’ai plutôt éprouvé une forme de désincarnation de la voix. Toute mon énergie était concentrée dans le bassin : j’ai eu le sentiment de me vider de mon énergie vocale. J’avais une voix toute douce…

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– Que chantes-tu à tes enfants pour les endormir ?

Je leur chante des berceuses traditionnelles, françaises ou anglaises, mais il m’arrive aussi d’inventer des mélodies. D’ailleurs, sur le disque, il y a une musique que j’ai composée pour mon fils quand j’etais enceinte de lui : « Bubble Lady ». Peut-être que d’autres trouveront leur place sur un disque : il faut juste trouver le bon moment et que le fruit soit mur.

– Prends-tu des notes ou des mémos vocaux de tous ces moments de vie ?

Oui, je note tout le temps pleins de trucs, des sons, des mots, ou les deux ensemble. Je n’ai toujours pas de recette…

– En dehors de la maternité, ton engagement écolo est très présent sur l’album…

Complètement ! Je le revendique. On a trop tendance à s’excuser d’être écolo ou de manger bio. Moi je dis que c’est une nécessité aujourd’hui de réfléchir sur le devenir de nos déchets par exemple et de regarder les choses en face. Je pense qu’on est sales, parce qu’on a peur de mettre le nez dans nos propres merdes, alors qu’elles pourraient être d’une grande aide pour la Terre. Je n’ai pas encore écrit de chanson sur les toilettes sèches, mais il suffit que je trouve le bon angle (rires) ! C’est avant tout un enjeu spirituel pour moi : on est plus heureux quand on est en lien avec la nature sauvage et l’intelligence de la vie.  On vit certes dans de grandes villes, loin de cette nature, mais apprenons d’elle ce qu’elle a à nous enseigner. Les forêts sont les modèles les plus incroyables de civilisation, de solidarité, et de vie ensemble. Le problème aujourd’hui, c’est qu’on a conscience des choses, mais qu’on n’agit pas assez. Déjà en son temps, Michael Jackson chantait « Heal The World », mais son mode de vie n’avait rien d’écolo. Je doute qu’il avait des toilettes sèches (rires). Je suis la première à vivre ce paradoxe au quotidien en tant qu’artiste : je veux être écolo, et j’essaie de l’être dans les faits et gestes dans ma vie privée, mais j’ai bien été obligée de venir à Montréal en avion, et de continuer à réchauffer le climat… A chacun de placer son propre curseur, et  de définir ses limites à la consommation de sa force vitale, pour être en paix avec sa propre conscience. On est beaucoup à avoir de très bonnes idées, mais ça ne suffit pas : il faut passer à l’action.

– A tes débuts, on t’a beaucoup associée à une nouvelle scène féminine, qui comptait La Grande Sophie, Emily Loizeau, ou Jeanne Cherhal. Quel regard portes-tu sur le nouveau courant qui vous succède, et des filles comme Juliette Armanet, Fishbach, Clara Luciani, toutes très originales et singulières : as-tu le sentiment d’avoir ouvert des portes ?

J’espère, car j’aime bien l’idée d’ouvrir des portes. Il y a effectivement une très belle génération de chanteuses françaises. De façon générale, le féminin est en expansion sur cette Terre, et pas seulement chez les femmes : j’en suis ravie. Les chanteuses qui m’ont inspirée comme Björk ou Joni Mitchell, pour ne citer qu’elles, m’ont transmis un message de liberté et m’ont ouvert leurs portes. Pour autant, il n’était pas question que je les copie. Alors voilà, j’espère que c’est aussi le message que d’autres artistes ont pu recevoir de moi : ouvrez vos propres portes !

Propos recueillis par Eric Chemouny.

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Crédit photos : Les Francos de Montréal 2018 (D.R. / Spectra) / Frederique Menard-Aubin

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