MAURANE

Des maux et des mots…


La brutale disparition de Maurane, le 7 mai dernier, a provoqué un véritable choc dans le monde de la musique et parmi ses nombreux fans ! Respectée pour l’exigence de son parcours et aimée de tous pour la générosité et la bienveillance dont elle faisait preuve à chaque instant, elle restera dans l’esprit collectif comme une artiste résolument à part, et comme l’une des plus belles voix de la chanson francophone. Notre équipe a eu le privilège de la rencontrer à diverses occasions au cours de sa carrière : en guise d’hommage, nous avons choisi de vous livrer 20 extraits choisis de ses confidences sur sa vie, ses amis, et son métier. Des mots à son image, toujours sur le fil entre humour et gravité…

JSM Je Suis Musique MAURANE par Guillaume Cosson (1)

L’ENFANCE

Je m’appelle Claudine Luypaerts, et je suis née le 12 novembre 1960. Mes parents étaient musiciens : ma mère était pianiste et mon père a dirigé le conservatoire de Verviers. J’ai grandi entourée de musique classique, entre Bach et Debussy, mais je n’ai pas vraiment de formation musicale et j’ai toujours détesté la scolarité. Je suis curieuse par nature et j’ai tâtonné par moi même de la guitare et du piano. Enfant, mise à part la musique classique, j’aimais énormément les chansons des films de Disney. C’était aussi l’époque des grandes comédies musicales, comme « West Side Story » et « Les demoiselles de Rochefort » : aujourd’hui encore, je connais toutes les chansons de ce film par coeur. Puis, à 13 ans, je me suis inscrite au fan-club de Michel Fugain. J’en suis toujours fan d’ailleurs…

LE PERE

Mon père a écrit plus de 300 oeuvres, mais il est resté un musicien méconnu. Je lui ai consacré plusieurs chansons sur mes albums. Le lien père-fille est très proche de la relation amoureuse. Je suis intimement persuadée que l’image du père reste très présente dans la vie sentimentale d’une femme : je vous dis cela après des années de thérapie (rires) !

LE PSEUDONYME

A 18 ans, j’ai participé à un spectacle sur Jacques Brel, « Brel en mille temps ». Le metteur en scène ne supportait pas Claudie Claude, mon pseudo de l’époque. Il m’a demandé d’en changer. Un soir, alors que je dinais avec Jenny, ma manageuse de l’époque, on s’est cassé la tête à me trouver un nouveau nom. Au fil de la conversation, on s’est mises à parler du metteur en scène Francis Morane. Elle a alors pensé à Claudie Morane. Je trouvais que ça sonnait mal et que Morane avec un « o » faisait trop référence à Bob. On a donc retenu Claude Maurane, mais très vite mes proches m’ont appelée Maurane, car c’était déjà un prénom en soi.

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JACQUES BREL

« Brel en mille temps » était une sorte de poème symphonique qui retraçait les différentes étapes de sa vie. J’incarnais sa jeunesse et je chantais « Les vieux » pour symboliser le regard d’une jeune fille sur la vieillesse. Les gens sortaient très touchés par ce spectacle dans lequel jouait aussi Dani Klein, chanteuse de Vaya Con Dios, et Philippe Lafontaine. Il a certes terriblement vieilli, mais à l’époque, il m’a permis de découvrir Jacques Brel, dont je n’étais pas spécialement fan. cela peut paraitre choquant pour une Belge, mais c’est vrai. J’ai découvert des chansons extraordinaires comme « Quand ma maman reviendra », et j’ai aussi réalisé que j’en détestais d’autres comme « Les bergers », que j’étais pourtant obligée de chanter tous les soirs.

BRUXELLES

A Bruxelles, les gens s’adressent à moi très gentiment. Je suis un peu leur grande soeur, leur maman, leur cousine… C’est très sympathique, mais il faut reconnaître aussi que je suis une vraie concierge. Quand on me pose une question dans un magasin, c’est moi-même qui relance la conversation et je me retrouve à raconter ma vie à tout le monde. En fait, je suis très popote ! (rires).

LES RÉCOMPENSES

J’en ai reçu beaucoup à mes débuts, mais elles n’ont eu aucun effet sur ma carrière. Les prix ne rapportent rien : ils sont juste bons à mettre sur la cheminée pour faire joli. Et encore, ils sont souvent assez laids. Toute cela n’est qu’une affaire de  prestige…

MICHEL BERGER ET STARMANIA

Un jour, j’ai trouvé sur mon répondeur un message de la secrétaire de Michel Berger. Il cherchait à remonter Starmania et voulait me joindre. J’étais très intriguée par cette idée, et a priori pas très chaude. France Gall passant par Bruxelles à Forest National, il m’a donné rendez-vous dans les coulisses : en 5 minutes, j’ai été séduite par sa générosité et la façon dont il voulait me faire travailler. Il n’attendait pas que je joue ma Castafiore, et il a plutôt révélé en moi une sensibilité que j’ignorais. Il m’a appris à moins chercher à faire une performance, et à davantage aller chercher des émotions au fond de moi. J’ai beaucoup appris avec ce rôle de la servante Marie-Jeanne, même si ça n’a pas toujours été facile, car j’ai eu du mal à sortir du personnage. J’ai entendu dire beaucoup de mal sur Michel Berger ensuite, et cela m’a énormément touchée. Je ne le dis pas parce qu’il est mort, mais c’était un mec extraordinaire. Je n’imaginais pas qu’il me manquerait autant. J’aimais tellement ce rôle : cette femme était l’âme du spectacle. J’étais située derrière un bar installé dans la fosse d’orchestre et donc constamment au milieu du public. Il y a eu vraiment beaucoup d’amour autour de ce spectacle. C’était l’hiver et nous avons tous connu des problèmes de voix, si bien que l’on priait les uns pour les autres. C’était mignon. J’ai gardé des liens forts avec les gens de Starmania.

LES COMEDIES MUSICALES

Il y a dans les comédies musicales un lyrisme rassurant, une émotion très directe, dans laquelle chacun peut se retrouver. Je suis allée voir Notre-Dame de Paris trois fois avec ma fille. Elle avait les larmes aux yeux. Et j’ai marché à tous les coups, alors que certaines des mélodies me cassent les pieds. On se laisse embarquer à fond, et Hélène Ségara avec ses grands yeux de biche était si convaincante ! Je me souviendrai toute ma vie que dans Starmania, quand le rideau se relevait après que j’ai chanté « Le monde est stone », chanson dramatique par excellence puisque tout le monde meurt à la fin, les gens avaient le sourire jusqu’aux oreilles ! Allez comprendre…

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L’OLYMPIA

Mon premier Olympia en mai 1989 a été une étape symbolique pour moi. Deux jours avant, je m’étais cassé la figure en tombant dans le décor d’un théâtre à Lausanne. J’avais deux côtés flottantes cassées. Je crevais de mal. L’infirmière qui m’avait soignée et m’aimait bien, a débarqué de Suisse dans ma loge de l’Olympia, pour continuer à s’occuper de moi. Finalement, je mourais tellement de trac, que sur scène, je n’ai rien ressenti. Il faut dire qu’à 7 ans, je rêvais déjà de chanter à l’Olympia. Je n’imaginais pas que le rêve se réaliserait un jour. C’était un sentiment étrange. Et puis, ma famille se trouvait dans la salle, ce qui n’arrangeait rien. Mais le délire dans la salle a eu raison du trac ; je n’oublierai jamais. Et puis l’Olympia est pour moi aussi très lié au nom de Jean-Michel Boris. Il n’a pas attendu que ça marche pour me faire des propositions. En 1985 déjà, au Sentier des Halles, il m’avait dit : tu viens quand tu veux ! Ce n’étaient pas des paroles en l’air. Je me rappelle qu’à 16 ans, j’avais passé des auditions à l’Olympia pour entrer dans le Big Bazar. Nous étions 500 à faire la queue. Et quand certains essayaient de resquiller, la bonne femme à la caisse les menaçait en leur disant : si vous continuez, je le dis à Monsieur Boris ! Il était pourtant loin d’être un tyran… C’est amusant, quand j’y repense aujourd’hui.

LA VOIX

Nous autres chanteuses, sommes un peu toutes des malades mentales. Nous sommes toutes un peu les mêmes : on somatise pas mal. Que voulez-vous ? Notre instrument de travail étant les cordes vocales, on n’est pas à l’abri des intempéries. La voix est tellement porteuse de sensibilité et d’identité, que nous sommes en danger permanent. Le fait d’en avoir ri dans un sketch sur scène, « Les maladies psychosomatiques des chanteuses », m’a permis d’exorciser un peu cette angoisse.

LA BANDE DES QUATRE

Avec Liane Foly, Véronique Sanson et Catherine Lara, on forme la bande des quatre. On a beaucoup de points communs : nous sommes de bonnes vivantes qui aimons bien bouffer. On se tape des restaurants sympas, on s’invite à manger, on parle de musique… En fait, on s’apprécie autant sur le plan humain et qu’artistique.

LES FEMMES ENTRE ELLES

Il y a quand même de sacrées pétasses dans la vie ! Ce genre de femmes existe et j’ai pu en être parfois aussi. Il faut être honnête ! On a toutes un côté pétasse. J’ai remarqué que les femmes entre elles ont toujours un caractère un peu envieux, comme si elles étaient en situation de concurrence. J’ai vu des filles impassibles, extrêmement gentilles en apparence, s’envoyer les pires vacheries entre elles.. Il m’est arrivé de souffrir de cette situation, y compris entre chanteuses, mais je ne citerai pas de nom. Les femmes sont très ambivalentes.

L’HUMOUR

je suis capable de passer par tous les états d’âme, et du rire aux larmes, en un instant. C’est dans mon caractère. Je pense néanmoins que j’ai longtemps été considérée comme la petite comique de service. Cela m’agaçait mais j’ai vite compris pourquoi on me percevait ainsi. J’avais moi-même toujours besoin de dédramatiser les sujets graves par un éclat de rire. A partir de l’album « Différente » (1996), mon côté grave a davantage été mis en avant sur mes albums et sur scène… Bien sûr, j’ai toujours envie de faire le clown, mais moins sur scène, même si je tiens à ce que mes concerts restent toniques. Disons que je me camoufle moins derrière l’humour…

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LOU, SA FILLE…

Ma fille a tout changé dans ma vie : elle m’a d’abord obligée à sacrément m’organiser : j’ai constaté que les enfants que l’on fait voyager dès leur plus jeune âge ont ensuite une faculté d’adaptation impressionnante. De plus, j’ai la chance d’avoir une petite fille très sociable. Grâce à elle, mon regard sur les autres a changé : je suis plus tolérante et ouverte.

LA VIE PRIVEE

Je suis discrète parce que ma vie privée n’a rien de particulier. Je pense que la sur-médiatisation n’arrive que si on la recherche au départ. Des accords sont passés avec les journaux et arrive vite le moment où on est pris dans un engrenage. Pour moi, la vie privée compte à 60% et la carrière à 40%. Je serais très malheureuse de ne plus pouvoir faire mes courses dans mon quartier.

CELINE DION

Céline Dion a toujours été très médiatisée : on l’a encore constaté avec son mariage et ses déclarations sur la maladie de René. J’adore cette fille, elle est incroyable, une vraie bête de scène, mais je trouve qu’elle ne devrait pas autant parler de sa vie privée, même si je comprends aussi qu’elle se sent redevable de tout envers son public. Franchement, je n’ai pas du tout envie de ce type de carrière.

L’INTERNATIONAL

Quand l’album «Différente » (1995) est ressorti avec des versions anglaises de « Lou et Louis » et « Différente », l’objectif de ma maison de disques était de toucher d’autres marchés. Je n’y ai personnellement jamais cru et je n’y crois toujours pas. Quitte à chanter dans une langue étrangère, je me ses beaucoup plus à l’aise en Espagnol, même si je ne parle pas cette langue. En Anglais, j’ai toujours l’impression d’imiter quelqu’un ….

FRANCOISE HARDY

Françoise est une grande amie. Nous ne sommes pas si contraires au fond. Nous sommes toutes les deux assez compliquées et complexes. Elle est assez introvertie, mais elle est paradoxalement très bavarde et j’adore discuter avec elle, même si nous ne sommes pas toujours d’accord. Je suis une grande fan depuis longtemps. Elle m’énerve quand elle dit ne pas être une interprète. J’ai adoré faire un duo avec elle. J’adore sa façon de chanter, mais elle est complexée par rapport à moi, et s’imagine qu’elle ne sait pas chanter : je n’arrête pourtant pas de lui répéter le contraire !

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L’IMAGE

Les femmes veulent toutes se ressembler, avoir le même cul, les mêmes seins ! Je ne suis pas contre la chirurgie esthétique, mais une poitrine tombante est souvent plus émouvante que des seins siliconés. Je repère tout de suite les femmes liftées ; elles ont toutes la même gueule ! Peut -être verrais-je les choses autrement à 50 ans… Mais il y a une sacrée névrose autour de tout cela. Je connais plein de filles de 20 ans qui ont déjà peur de vieillir. En ce qui me concerne, je ne me considère pas comme un laideron. J’ai même une gueule, même si évidemment j’intéresse moins les photographes que Vanessa Paradis, qui est jolie comme un coeur et correspond davantage aux canons de beauté. Je suis chanteuse, pas mannequin, donc cela n’est vraiment pas un problème pour moi…

VIEILLIR

J’aime beaucoup l’idée d’avancer et de vieillir. Je me sens tellement mieux à quarante ans, qu’à trente ans ! J’ai appris la tranquillité, la sérénité, la respiration… J’en profite pleinement et cela me passionne. J’ai lu dernièrement « La naissance de la vieillesse » de Claude Olivenstein. Petite, je me rappelle qu’en rêve, je me voyais vieille : j’étais fascinée par les vieilles dames très soignées, qui ont de l’expérience et des tas de choses à raconter. Je pense qu’il existe un moyen de bien vieillir, à condition ne ne pas se laisser aller….

Propos recueillis par Eric Chemouny

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crédit photos: Guillaume Cosson (D.R / Polydor / Universal.)

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Poursuivez la lecture de ce numéro…
JE SUIS MUSIQUE #10 : Retrouvez tous les articles de ce numéro, en cliquant sur les artistes de votre choix… Bonne(s) lecture(s).
Maurane / Françoise Fabian / Sylvie Vartan / Charlotte Gainsbourg Juliette Armanet / Kumisolo / Brigitte / Véronique Sanson Florent Pagny / Pomme / Hoshi / Un soir aux 3 Baudets / Concertorama#10 : Julien Doré, Tim Dup, Eric Serra , Emily Loizeau / Discorama#10: Calogero, Charlotte Cardin, Mariscal, Coeur de Pirate, Pomme, Zazie, Arnold Turboust.
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