JACQUES HIGELIN

L’adieu au Francofou !


Le 6 avril dernier, comme un ultime pied-de-nez à cette vie qu’il aimait tant, le grand Jacques s’en est allé rejoindre ce ciel dont il était tombé, tel un Pierrot lunaire, pour nous émerveiller de toute sa poésie sur des mélodies virevoltantes. De La Rochelle à Montréal, en passant par Bourges, Higelin était « Monsieur Festival » par excellence, un artiste majuscule ne ménageant jamais ni son énergie ni son enthousiasme d’éternel adolescent pour faire de chacun de ses passages un moment unique, gravé à jamais dans l’histoire de la chanson francophone. Nous l’avions croisé en juin 2010 aux Francofolies de Montréal, qui fêteront cette année leurs 30 ans, du 8 au 17 juin prochain… Nous vous offrons en guise d’hommage, quelques passages de cette rencontre pleine d’humour et de fantaisie, qui coïncidait avec la sortie du bien-nommé « Coup de foudre », sublime album de la renaissance artistique…

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– A quand remonte votre précédente visite à Montréal ?

C’était il y a 12 ans, mais c’est toujours la première fois quand on revient à Montréal ! J’étais heureux de me promener dans les rues en arrivant hier, même si je n’aime pas tous les quartiers. J’ai un faible pour le Plateau (n.d.l.r : le quartier bobo et artistique de Montréal), un coin de campagne en pleine ville. C’est magnifique. J’ai gardé beaucoup d’amis ici. Je suis un grand voyageur et j’ai fait mien ce proverbe d’un philosophe arabe : « Je suis là où sont mes pieds ».

– Dans quel état d’esprit êtes-vous ? Vous allez devoir re-séduire votre public, notamment les plus jeunes ?

Vous croyez que je vais devoir faire des efforts ? Non, je ne pense pas… Il y a différentes façons de charmer, mais dans mon cas, ça peut parfois être dangereux ! Je suis un prédateur : quand je charme, je tue (rires). J’aime beaucoup l’idée d’enchanter mon public. Je suis à l’aise sur scène, bien plus que sur un plateau télé ou face à des journalistes. Je suis dans ma 69ème année : c’est mon année érotique ! Et s’il y a des jeunes filles qui veulent me connaître mieux que ça, je leur rendrai les honneurs ! Pas de problème… (rires). En France, il y a plein de jeunes qui sont venus voir mon spectacle et ont pu constater que je n’étais ni mort, ni en mauvaise posture ! Ils doivent trouver pas mal qu’un vieux comme moi déconne et ne se prenne pas trop au sérieux. C’est dingue : il y a cinq générations de gens à mes concerts… Je vois des femmes dans le public qui pourraient être mes sœurs et me regardent tendrement. Je chante du Rock et cela pendant 3 heures : je suis encore très vigoureux, vous savez (rires) ! On veut que je ne chante qu’une heure et quart ici : ils vont devoir m’attacher !

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– Selon vous, comment êtes-vous perçu ici ?

Je ne sais pas. Je ne me considère pas comme un vrai représentant de la chanson francophone, hormis le fait que je chante en Français. Je ne fais pas cette distinction quand j’écoute une chanson, même si je peux être plus exigeant envers quelqu’un qui chante en Français, parce que l’écriture est difficile dans cette langue. J’en sais quelque chose. C’est dur de faire swinguer en Français, quoique depuis quelques temps, ça « groove » un peu plus qu’avant ! En fait, je me fous un peu de tout ça : j’aime les artistes quelque soit leur langue, leur pays : c’est l’émotion qui prime. D’ailleurs, les chansons les plus simples sont souvent celles qui trouvent le plus de résonance dans le public. Lorsque j’ai écrit « Pars », le directeur artistique et éditeur de chez Pathé Marconi, Philippe Constantin, m’avait dit : « je ne comprends pas que sur ton dernier disque, tu aies écrit une chanson aussi niaise et sans intérêt ! ». Je lui ai répondu que je m’adressais à une femme à laquelle je disais que notre enfant étant avec moi, elle pouvait continuer son chemin, et revenir quand elle le voudrait. Par là-même, je parlais tout simplement de mon rapport à la femme. Il était sceptique, mais il se trouve que c’est la chanson qui a lancé l’album ! Il parait que Grace Jones en a enregistré une version anglaise, mais je ne l’ai jamais rencontrée.

– Avez-vous eu l’occasion de constater des différences entre les publics français et québécois ?

Oui, il y a forcément des différences de tempéraments, liées à la culture nord-américaine. Mais même en France, j’ai constaté des différences entre les publics du Sud et du Nord, par exemple. Mais les choses ne sont pas figées, cela dépend des jours… On ne peut pas classifier les publics comme cela et c’est tant mieux. Je chante avant tout devant des êtres humains. Quoiqu’il me soit déjà arrivé de chanter devant des chèvres, je vous jure ! C’était dans une étable dans le Sud de la France ! Je m’étais arrêté devant une ferme, et comme les chèvres et les boucs me regardaient, je leur ai chanté « Tombé du ciel » : j’ai été très touché par leur accueil (rires) !

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– Vous sentez-vous proche de certains artistes québécois de votre génération ?

Oui, j’ai beaucoup fréquenté Robert Charlebois, par exemple. On a mangé ensemble dernièrement encore. On se connaît depuis très longtemps. Je l’ai rencontré à Paris, alors qu’il devait faire la musique d’un film qui ne s’est pas fait, et dans lequel je devais être acteur. J’écoutais beaucoup son album « Lindbergh », que je trouvais joyeux et inventif, et je voulais absolument le rencontrer. Je venais d’emménager dans un nouvel appartement : je l’ai reçu chez moi, assis sur des caisses en carton, éclairés aux bougies. Ensuite, on est sortis se balader. Ca lui a fait tout drôle de pouvoir prendre le métro anonymement, parce qu’il était déjà très connu au Québec. Il m’a dit : « Ca me repose ! ». J’ai compris ce qu’il ressentait lorsque je suis venu moi-même à Montréal pour jouer dans des endroits détruits depuis, comme le Casino, le Spectrum… C’est à croire que partout où je passe, les salles sont détruites ! Comme quoi, il n’y a pas que Johnny Hallyday qui casse tout ! Bref, on est devenus très amis avec Robert. J’aime aussi Michel Pagliaro, chez lequel j’ai dîné hier soir. Il a organisé une fête avec aussi Diane Tell et son mari Pierre, un épicier de Biarritz. On a fait un bœuf avec un jeune groupe qui s’appelle La Castagne ! Je ne connais pas bien la nouvelle génération québécoise, mais je vais la découvrir. Je n’ai pas de problème avec mon âge : quand on est un vieux con, il y a de fortes chances qu’on ait été un jeune con avant ! J’espère juste que ce n’est pas mon cas.

– On vous connaît ici aussi comme le père d’Arthur H., très populaire au Québec !

Tant mieux, j’adore mes enfants ! Arthur a enregistré beaucoup d’albums ici. Il a vraiment fait son chemin tout seul et j’en suis fier. Je n’ai jamais passé le moindre coup de fil pour l’aider. Il a le feu sacré, la passion… Ma fille Izia aussi est une vraie bombe, une sorte de Janis Joplin que les québécois ne vont pas tarder à découvrir. Sur scène, elle est incroyable : elle va chercher les gens et les soulève ! Evidemment, ils ont appris des choses en me regardant vivre et faire mon métier, mais j’ai aussi beaucoup appris d’eux. J’ai toujours considéré que je n’ai pas élevé mes enfants : je me suis élevé avec eux ! J’ai respecté leur liberté, essayé d’être à leur écoute. Je ne les ai jamais considérés comme des débiles, comme on voit parfois autour de soi. L’autre jour, une jeune femme qui emmenait en sortie un groupe d’enfants de la banlieue sur une Ile en Bretagne, m’a présenté comme Jacques Higelin, un grand artiste, un chanteur connu, etc. Un des gamins est venu me voir pour me demander (imitant l’accent racaille) : « C’est vous Jackie Chan ? » (rires). C’est fréquent qu’on me prenne pour quelqu’un d’autre, jusqu’à ce qu’on vienne me voir sur scène. L’autre jour, on m’a pris pour Alain Bashung… Le gars était étonné que je lui apprenne qu’il était décédé. Un taxi africain m’a aussi reconnu en Hugues Aufray. Je n’ai rien dit, puisque ça lui faisait plaisir… Ca ne me dérange pas d’être quelqu’un d’autre.

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– Etes-vous un père inquiet pour ses enfants artistes, dans le contexte actuel ?

Non, vraiment pas. Ils trouveront toujours le moyen de faire leur métier et de s’exprimer d’une façon ou d’une autre. Leur chemin sera forcément différent du mien. Izia a plein de copains qui viennent à la maison faire la fête. On se retrouve à trois générations de groupes pour faire de la musique, quoique personnellement, je n’ai plus trop de copains : beaucoup sont morts, comme Jacno ou Fred Chichin. Heureusement, il me reste Brigitte Fontaine, mais elle est multiple (rires) !

– J’ai quand même le sentiment que vous vous êtes davantage investi avec Izia qu’avec Arthur, en faisant des photos ensemble notamment…

Non, vraiment pas. Ni elle ni moi n’étions demandeurs. C’est Télérama qui en fait la demande pour sa couverture. Izia a accepté parce q’elle aime son père, tout simplement. Elle dit de moi que je lui ai appris la liberté ! J’ai énormément d’amour pour eux en tant que père, mais aussi du respect pour les artistes qu’ils sont. Si je n’avais pas aimé leurs disques, je le leur aurai dit.

Je Suis Musique - Francos de Montréla - par Frédérique Ménard-Aubin- Jacques Higelin-2

– Il y a longtemps que vous n’avez pas collaboré avec Brigitte Fontaine !

On n’est pas obligés ! Elle travaille beaucoup avec d’autres gens, des anglais, des américains…Ca ne nous dérange pas : on aime se voir, rigoler, déconner, parler des choses qu’on aime. On n’est pas passéistes. Il n’y a pas de période dans l’art. Ce sont les autres qui nous renvoient à des époques figées, comme quand on me dit qu’une chanson fait très « années 70 ». Je ne comprends pas ce que ça signifie. L’autre jour, quelqu’un m’a abordé en me disant : « de votre temps… ». Je l’ai stoppé net : « je suis de ton temps, mec ! Je suis en face de toi ; je ne suis pas mort et je vis le même présent que toi, sur la même planète ».

– Charlebois reconnait n’avoir pas enregistré que des bons albums, notamment dans les années 80 ! Assumez-vous toute votre carrière discographique ?

Oui, j’aime tout. Je ne me suis jamais soucié de la mode ! Au contraire, j’ai toujours été tourné vers des choses à découvrir, vers le futur. Quoiqu’il en soit, quand un disque est terminé et qu’on ne peut plus y toucher, il ne m’appartient plus…. Je sais que content ou pas, je ne peux plus rien y faire, alors…

– Le dernier « Coup de foudre » a été enregistré dans des conditions particulières…

Oui, dans la ferme de mon ami Rodolphe Burger, perdue dans montagnes d’Alsace. J’y suis arrivé avec toutes musiques, mais il me manquait quatre textes. C’est un endroit très poétique, avec une aire de jeu. Le bonheur ! Du temps où il jouait avec Kat Onoma, Rodolphe y a installé un studio dans le grenier. La console de prise de son était dans la même pièce, sans séparation entre les instruments. On a beaucoup joué en direct, avec des instruments qu’il a rapportés de voyages, en plus de ceux des musiciens. C’était un joyeux bordel, un grand foutoir ! (rires).

Propos recueillis par Eric Chemouny à Montréal le 16 juin 2010.

Jacques Higelin - par Pascal it - Je Suis Musique - 2

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crédit photos: studio et jardin : Pascal_it (D.R.) / Francos de Montréal 2010: sur scène : JF Leblanc (D.R./ Spectra) / conférence de presse : Frédérique Ménard-Aubin (D.R./ Spectra)

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