Je me souviens, JOHNNY…


JSM SITE Page de Gauche (3)

Cher Johnny,

Tu es parti avec dignité et courage, en cette froide nuit d’hiver, qui devait réserver un si douloureux réveil à tes proches, comme à des millions de Français, désormais orphelins de leur héros national.

Depuis, on m’a beaucoup sollicité, comme tant d’autres ayant croisé ton chemin professionnel ou privé, afin de témoigner, livrer quelques détails inédits, susceptibles peut-être de booster un audimat, ou des ventes en kiosque. A défaut, on me réclamait un contact, un numéro de téléphone, une quelconque piste à suivre pour être le premier sur un scoop. J’ai tout refusé. En bloc. Par principe, par pudeur, et surtout par respect pour toi, pour tes proches, en particulier Sylvie et David, qui tiennent une place si importante dans ma vie et dans mon coeur et dont je partage aujourd’hui la douleur.

Et puis, tout me semblait avoir été dit. Que pouvais-je ajouter ? Le fait d’avoir eu la chance que tu accordes du crédit à quelques uns de mes textes de chansons, me donnait-il le droit de prétendre être ton ami ou te connaitre intimement ? Beaucoup l’ont fait ; je m’y refusais tout net. J’ai entendu tellement de choses, plus ou moins approximatives, plus ou moins vraies, plus ou moins racoleuses et révoltantes à ton sujet…

Et les souvenirs sont remontés en surface, un peu comme si j’avais cherché dans le disque dur de mes émotions, quelques images enfouies capables de me consoler de l’inacceptable. Et ces souvenirs m’ont fait du bien. Ils sont tendres, personnels et anodins, certes, mais ils me rappellent quel artiste inspirant et quel homme hors du commun tu étais. Alors, je me suis résolu à les livrer ici, directement à tes fans, plutôt qu’à des médias susceptibles de les déformer. En toute simplicité, au travers de ces quelques lignes sans doute maladroites, comme on rouvre un album photos, en espérant qu’elles apporteront un peu de réconfort, et un sourire au coin des lèvres à tes admirateurs meurtris.

Je suis musique (1)

Je me rappelle ce jour de printemps 1999, où accompagnant mon amie Sylvie, pour laquelle je venais de signer trois chansons sur l’album « Sensible », sur un plateau de show Télé, elle me glisse que David compose tout un album pour toi avec de grands auteurs, et qu’il était peut-être encore temps de te proposer un texte. D’autant qu’avec David, le courant est bien passé, au point de signer pour elle, deux titres très rock’n’roll : « Ma vérité » et « L’infidèle ». A peine rentré chez moi, et en toute inconscience, je me jette dans le vide et déroule sous mon stylo un texte autour de l’idée que je me fais de ta relation avec David. En tout cas telle que je la devine, devrais-je dire, tant vous êtes secrets et pudiques tous les deux. Votre ressemblance physique est telle, que je prends l’orientation d’un texte miroir, éminemment positif, et  tourné vers l’avenir. J’écris : on se ressemble trait pour trait, quand me vient en tête, comme une fulgurance, cette expression qui me parait te convenir pour ton caractère entier et si attaché aux valeurs familiales : on se ressemble sang pour sang… Et puis tiens, tant qu’on y était, « Sang pour sang » me semblait être un bon titre de chanson aussi. En toute inconscience, disais-je, celle de la jeunesse…

Je transmets le texte à Sylvie, et quelques jours plus tard, c’est David qui m’appelle pour m’apporter la bonne nouvelle : non seulement le texte est retenu, mais en plus, ce sera celui de l’album, initialement baptisé « Tel père, tel fils » ou « Tu seras un homme mon fils », par référence à Rudyard Kipling. Une bonne nouvelle n’arrivant pas seule, il m’explique que le texte colle, comme par miracle, à une musique existante, sans qu’il soit besoin de le retoucher. J’ai appris par la suite qu’un autre texte existait sur cette même musique, mais qui s’avérait avoir été déjà chanté par un chanteur des années 70. La chanson faisait : « je ferai l’amour jusqu’à ma mort »… un tout autre registre, en effet.

Dans la foulée, on me demande de me pencher sur d’autres musiques de l’album, ce que je fais. Un autre texte est retenu, pour sa descendance avec « Que je t’aime » selon David, mais tu sembles avoir du mal à y insuffler de l’émotion en studio, ce que tu m’expliques d’ailleurs gentiment et avec beaucoup de délicatesse au téléphone. Si bien, que c’est Pierre Grillet qui est appelé à la rescousse pour écrire en une nuit, dans sa voiture, « je t’aime comme je respire » sur la dite musique. Je suis loin d’être déçu quand j’apprends de surcroit que je suis entouré d’autres grands noms de l’écriture comme Françoise Sagan, Miossec, Zazie, Vincent Ravalec, Michel Mallory ou Philippe Labro. De quoi se sentir tout petit petit…

Arrive le jour de l’enregistrement : David me propose de passer au studio où officie le co-réalisateur Pierre Jaconelli. Tu es là, modeste, discret, concentré, en artisan d’un travail que tu veux parfait. L’enjeu est de taille, et tu le sais. Pour David, comme pour toi, pas de droit à l’erreur tant l’album est annoncé, et attendu de toutes parts. J’écoute la chanson absolument bouleversé par l’intensité et la sensibilité que tu apportes à mon texte, prenant alors une toute autre dimension insoupçonnée. Je vois que tu scrutes ma réaction, de ton regard bleu pacifique, inquiet d’une quelconque réaction négative, quand avant même la fin de la chanson, tu crois bon de me préciser : « attention, ce n’est pas encore la version mixée ». Peu après, David et moi discutons de choses et d’autres autour d’une table, quand timidement tu t’approches, et voyant que nous ne parlons pas musique, tu t’excuses presque de t’être introduit dans la conversation… Autant de signes de pudeur et d’élégance qui resteront rattachés pour moi à cette première rencontre.

On connait la suite… La sort de la chanson me dépasse quelque peu, le titre « Sang pour sang » est repris en une des magazines, inspire les publicités de produits en tout genre, et au passage celui de ton concert gratuit à la Tour Eiffel en 2000, « 100% Johnny ». Laeticia a l’élégance de m’appeler pour s’assurer que j’y suis convié… L’émotion est évidemment à son comble quand près de 500.000 fans entonnent avec toi, « Au-delà de nos différences… », d’autant que je suis moi-même accompagné par mon propre père, rempli de fierté pour son jeune parolier de fils. C’est avec la même attention, qu’elle veillera à ce qu’on me remette un disque de diamant à mon nom, lors d’une réception dans ton restaurant. Une cérémonie où affluent les médias et crépitent les flashes. Un peu trop à mon goût, comme a vite fait de le remarquer Line Renaud, ta marraine, présente aussi ce soir-là. Elle me prend sous son aile et m’installe à sa table, pour entre autres me féliciter pour cette chanson qui semble l’avoir touchée en plein coeur. Elle m’apprend au passage que Loulou Gasté lui avait écrit une chanson disant, « je t’aime à 100% ».

Aujourd’hui encore, je suis moi-même le premier ému, quand « Sang pour sang » passe en radio, ou quand j’en découvre de nouvelles versions. Et je ne compte pas les témoignages de personnes me confiant avoir renoué des liens avec leur enfant, ou leur père, grâce à cette chanson qui m’a ouvert tant de portes, et valu tant de signes d’amitié. Autant de petits bonheurs que je te dois pour la vie, et finalement bien plus important que les prix ou récompenses que l’album a reçus, comme cette Victoire de la Musique de l’album de l’année en 2000.

Quelques mois plus tard, je suis convié par David à le rejoindre à une adresse située à Marnes-la-Coquette, pour me faire écouter quelques maquettes. Nous avons en projet des chansons pour lui-même, mais aussi Florent Pagny ou Tina Arena. Je m’y rends, en transports en commun, sans trop savoir (ni demander) l’identité de notre hôte. Je suis reçu dans une magnifique maison flambant neuve, dont la déco respire un goût certain pour l’Amérique des années 60. Nous sommes en fin d’après-midi, David n’est pas encore là, mais une gouvernante me conduit dans le séjour. Et à ma grande surprise, c’est toi qui me reçois, au moins aussi intimidé que moi. Laeticia et toi venez en effet d’emménager dans cette grande maison, dans laquelle vous accueillerez Jade et Joy quelques années plus tard. Tu es seul, pensif… Un chien fait les 100 pas dans le corridor. Pour tuer le temps, tu me montres fièrement un livre de photos géant, monté sur pieds métalliques, du photographe Helmut Newton, et paru en tirage ultra limité aux éditions Taschen. Tel un enfant surexcité par un nouveau jouet, tu me montres qu’il s’agit du numéro 1 et commentes la plastique du superbe modèle féminin nu en couverture, qui cache son sexe… et pour cause, puisqu’il s’agit d’un transsexuel, précises-tu, amusé de ta blague comme un gamin farceur. Tu me conduis ensuite dans ta salle de cinéma privative toute neuve, un peu perdu dans la manipulation des commandes, mais fier, tellement fier de ton cinoche à toi, toi qui adore le 7éme art… D’ailleurs, Laeticia qui nous a discrètement rejoints arbore fièrement le t-shirt promotionnel du film « Love Me », que tu viens de tourner avec Sandrine Kiberlain. Je me rappelle enfin, qu’après notre session de travail, tu refuses que j’appelle un taxi, invitant fortement David à me raccompagner sur Paris : un détail qui me met dans l’embarras total, mais quel signe de bienveillance de ta part !

Je suis musique

L’occasion me sera donnée de travailler sur l’album suivant, « A la vie, à la mort » en 2002, un double album surfant sur le succès de « Sang pour sang », également écoulé à un million d’exemplaires et me valant un nouveau disque de diamant, édité à mon nom à ta demande. Plus éclaté par nature que le précédent, j’ai le bonheur de te proposer la ballade « Ceux qui parlent aux étoiles » sur une musique de David. Là encore, tu me convies en studio, et je peux mesurer l’extrême professionnalisme avec lequel tu abordes chacune des chansons. Le temps ne compte pas, même s’il s’agit d’un double album, et tu es prêt à recommencer autant de prises qu’il le faut. Et même si tu excelles dès la première ; toujours mieux, toujours plus haut, semble être ta devise. Mais surtout, je garde le souvenir de tes petites filles Ilona et Emma, alors enfants, venues au studio et intriguées par ta couleur de cheveux inhabituelle : tu viens en effet de retrouver une blondeur intermédiaire tirant vers le roux, après avoir été teint en brun corbeau pour les besoins du film « L’homme du train », avec Jean Rochefort. « Qu’est-ce que t’as mis dans tes cheveux ? » te demandent-elles lorsque tu sors de la cabine d’enregistrement : éclats de rires généralisés dans le studio. Tu me jettes un regard amusé, attendri comme jamais par les deux adorables gamines, « tes » petites-filles…

Etant appelé à beaucoup travailler avec David et surtout Sylvie sur leurs albums respectifs dans les années qui suivent, on ne se perd pas de vue, évidemment. Et je ne rappellerai pas les nombreuses fois ou tu t’es retrouvé sur scène avec David pour chanter le titre en duo, comme à Bercy en 2013, pour le concert de tes 70 ans, alors que les voix des fans dans le public couvrent presque les vôtres. Je me rappelle notamment ta présence bienveillante à la première au Grand Rex du film de Disney « La Planète au Trésor » dont David et moi avons signé le générique en 2002 (« Un homme libre »), la ferveur avec laquelle tu as été reçu à l’Olympia en septembre 2009, lorsque tu fis la surprise à Sylvie de venir chanter en duo avec elle deux standards d’Edith Piaf, et les gentils compliments que tu as eus ensuite pour moi dans les loges. Avec toujours, cette phrase si pleine d’attention et de bienveillance qui revenait quand on se croisait : « Tu sais, Sylvie et David, c’est ma famille pour toujours ! ».

Alors aujourd’hui, à défaut de faire partie de cette famille de coeur et de sang, que tu as tant adorée et chantée, je suis immensément fier d’avoir été de ta famille artistique. A « Sang pour sang »…

Eric Chemouny

 

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crédit photo : Claude Gassian , extraite du livre « Chanson(s) française(s) (D.R. /Ed. Glénat), sur lequel nous reviendrons dans le prochain numéro de JSM.

 

 

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