SERGE LAMA :

Le retour d’un géant


Après plus de 50 ans de carrière, Serge Lama s’offre une tournée marathon, passant par Paris, d’abord à Pleyel du 23 au 26 novembre, puis à l’Olympia du 9 au 14 février 2018. S’il y chantera les grands tubes populaires qui l’ont hissé au rang de monstre sacré de la variété française, il y présentera aussi les chansons de son dernier album, « Où sont passés nos rêves », bénéficiant d’un casting royal et ressorti pour l’occasion en édition limitée avec 5 titres bonus. Alors qu’il vient de co-signer avec Luana Santonino, le livre disque, « L’extraordinaire aventure d’Alba, le petit sapin » (ed. Plon), le géant de la chanson est revenu pour JSM sur la confection de ce disque résolument à part dans son oeuvre monumentale…

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– Comment est né cet album très classique ? Dans le contexte actuel, même les artistes de votre statut reviennent avec albums concepts…

Vous savez, aujourd’hui, après 50 ans, vous êtes mort. Je n’y échappe pas, au point qu’une grande radio a déclaré beaucoup aimer l’album, mais a reconnu aussi ne programmer aucun artiste de ma génération, à part Johnny. C’est une condamnation au silence. Heureusement, Radio Nostalgie joue le jeu. Il y a un vrai problème d’ostracisme de l’âge, qui existe aussi en télé. Donc, créer l’événement n’était pas mon intention. Je voulais juste réaliser un vieux rêve en écrivant des chansons avec des compositeurs que j’admire depuis toujours. Quand j’ai entendu Julien Clerc en 1968 avec « La cavalerie », j’ai senti qu’il se passait quelque chose de nouveau dans la musique. Il a quand même réussi à faire des succès avec des chansons auxquelles les gens ne comprenaient rien. Roda-Gil était davantage un poète qu’un auteur de chansons, qui est un métier spécifique. On s’adresse à des gens qui n’ont pas forcément lu tous les livres que Roda-Gil pouvait avoir lus. Je l’adorais car il était capable d’images percutantes et la musique de Julien a permis d’imposer des chansons incroyables comme « La petite sorcière malade », « Le patineur » ou « Ivanovich ». Julien est à part de tous les compositeurs, au delà des Berger, Balavoine etc, comme venu de nulle part. J’ai ressenti la même chose quand Cabrel a débarqué : je n’ai jamais trop aimé le Rock, mais comme lui, j’aime bien les choses mélodiques, la Country, Bob Dylan, les Beatles. Il a apporté énormément sur la façon d’écrire. Calogero aussi m’impressionne ; ses chansons sont faites avec des bouts de ficelle : il est capable de faire un refrain merveilleux avec quasiment rien. Quand je lui ai proposé « Le souvenir », je pensais qu’il allait me demander un texte de refrain. Pas du tout, il a composé un refrain sur ce seul mot. C’est son talent particulier. Adamo est un grand mélodiste, que ne soupçonnent pas les gens. C’est aussi un auteur formidable : « Tombe la neige » compte des phrases extraordinaires, même si les gens n’écoutent que le refrain. Bénabar, lui, est méconnu : on retient de lui « Paris by night » ou ses histoires de pizza, de même qu’on retient de moi « Femmes, femmes, femmes ». A côté, il y a de petits bijoux. La première fois que j’ai entendu Carla Bruni, c’était à Nantes, dans un endroit baroque où les artistes mangent d’ordinaire. Elle jouait dans un brouhaha terrible « Quelqu’un m’a dit » : j’ai tout de suite pressenti que ce serait un succès. Je me revendique être un chanteur sans style : c’est la chanson qui commande. Je n’ai jamais d’idée préconçue : je pars sur des phrases qui me plaisent. C’est comme ça qu’est née « Les ballons rouges ». C’est au moment d’écrire le refrain que se précise l’idée de la chanson et à partir de là, j’avance… Bref, je me suis entouré de gens que j’aimais.

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– Vous a-t-on auparavant proposé un album de reprises en duos, comme beaucoup d’artistes à longue carrière ?

Oui. C’était intéressant mais je trouvais l’idée dépassée. Tout le monde l’avait déjà fait. J’avais déjà moi même fait un album de duos avec des femmes (« Plurie-elles » en 2003), qui n’avait pas marché d’ailleurs, bien que très bon. La pochette était complètement ratée et les médias n’étaient pas tendres avec moi à l’époque. Ca m’a un peu refroidi de repartir sur cette idée. J’avais donc commencé à préparer un album plus traditionnel. C’est mon côté pessimiste, je ne m’attendais pas à ce que tous ces artistes répondent présents.

– Avez-vous sollicité d’autres artistes qui n’auraient pas eu le temps ou l’envie de collaborer ?

Non, J’ai eu cette chance que tous disent oui. Et celui qui m’a le plus surpris a été Julien : il m’a répondu tout de suite et m’a quasiment envoyé la musique de « Mais j’t’en veux pas » en quatre jours. Leur enthousiasme à tous m’a plus qu’étonné, à l’exception de Christophe Maé, car j’avais déjà travaillé avec lui. Mais honnêtement, je ne m’attendais pas à ce qu’il compose une chanson aussi réussie. Il a trouvé la musique exacte pour ce texte. Je le dis rarement parce que c’est un copain, mais de tous les artistes de sa génération, c’est le meilleur showman que j’aie vu sur scène. Dans le Roi Soleil, il captait toute l’attention. Dans son registre, Christophe est le seul à faire un tel usage de son corps.

– Comment avez-vous travaillé ? Paroles ou musiques d’abord ?

Tous les textes étaient écrits avant. A une époque, avec Alice Dona, pour un tiers des chansons, c’est elle qui commençait la musique. J’ai perdu l’habitude de travailler comme cela. Depuis 20 ans, je suis plus littéraire que par le passé. Comme je tiens à ce que mon texte ne soit pas trop modifié, et qu’il conserve une certaine consistance, je préfère l’écrire avant. Ca n’empêche pas de le retravailler ensuite, une fois que la musique m’indique un chemin.

– Certains ont-ils revu leur copie ?

Non, j’ai eu aussi cette grande chance. Timide comme je suis, je n’aurais pas su comment leur dire que je n’aimais pas leur musique, ou qu’elle tombe à côté. Avec Yves Gilbert, on se connait, on peut discuter, mais j’aurais été embarrassé avec les autres. C’était une très grosse appréhension de ma part, mais ils ont exactement fait les bonnes musiques.

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– L’album s’ouvre sur « les muses », initialement destinée à Cabrel, je crois…

Oui, je l’avais rencontré sur une émission de télé. On attendait ensemble dans les loges. Il préparait un disque mais m’a avoué ne rien trouver. Il m’a dit : « les gens pensent que je suis fainéant, alors que je me mets au travail tous les matins ». Bêtement, je lui ai répondu : « Essaie de faire une chanson d’amour ». Il m’a rétorqué : « Tu es comme ma femme ! tu crois que c’est si facile… ». Du coup, rentré à la maison, moi qui ai la plume plus facile que lui, je lui ai envoyé des bouts de chansons en vrac. Il m’a remercié et ça a dormi. Quand il a eu fini son album, il m’a dit : « Tu ne vas pas me croire : j’ai trouvé une musique sur « Les muses ». Il m’a envoyé une première musique, plutôt humoristique avec un rappel d’« Au clair de la lune », sur quasiment le même texte. Et comme il réfléchit tout le temps, il a fait cette autre musique. J’étais conquis mais j’ai retravaillé les couplets, en personnifiant mes muses, qui devenaient des femmes auxquelles j’aurais fait du mal. C’est presque devenu une chanson d’amour, dont le texte avance pour laisser toute la place aux violons.

– Vous chantez aussi « L’arbre de Noël » en duo avec lui, qui fait l’objet d’un livre pour enfants aujourd’hui…

Oui, je voulais la chanter en duo, car c’est la seule chanson de l’album humaniste, tournée vers l’espoir, comme un hymne à l’enfance. En fait, il rentrait crevé d’une longue tournée. Si bien qu’il a enregistré chez lui les passages qui lui revenaient et moi, les miens à Paris. C’est une chanson que je traine depuis 35 ans, mais à l’époque, je ne pouvais pas chanter : je suis un arbre de Noël. Mon assistante Luana m’a encouragé à la ressortir quand elle l’a découverte (n.d.l.r : elle est co-auteur du livre). Mais il manquait un pont, que j’ai demandé à Francis. Il a carrément composé un refrain qui apporte un plus à cette chanson et nous avons co-signé la musique.

– J’imagine que pour « Bordeaux », le choix d’Obispo s’est imposé de suite…

On se connait bien, Pascal et moi. Je n’ai eu aucun problème à l’appeler. On travaillait sur une autre chanson, que nous retouchions, quand il m’a dit au téléphone : tu sais, entre Bordelais… J’ai raccroché et il s’est produit un déclic : les premières phrases du texte me sont venues : au bord de la Garonne belle, j’ai fait mes premiers pas d’oiseau…

– C’est difficile à croire que vous n’ayiez jamais chanté votre ville natale auparavant…

J’ai essayé pendant 30 ans, mais j’avais le complexe de Nougaro. Bordeaux ne sonne pas comme Toulouse, qui sonne presque anglais, surtout dans le Jazz. On n’a pas la prétention d’avoir écrit un chef d’oeuvre, mais je crois qu’on tient une belle chanson sur ma petite enfance, qui a peut être été le moment le plus heureux de ma vie, même s’il y avait des problèmes. Tout a basculé quand je suis venu à Paris : je suis devenu lucide.

– L’ironique « Mais j’t’en veux pas » fait le pont avec des succès comme « Les p’tites femmes de Pigalle »…

C’est l’histoire d’un mec qui se fait plumer par une femme, et fait semblant avec humour de le prendre du bon côté. Vous avez raison, en ce sens que « Les p’tites femmes de Pigalle » est un texte grinçant, sur lequel Jacques Datin a fait une musique drôle. C’est devenu une chanson de revue, alors que le texte ne dit pas ça du tout. C’est exactement la même idée que « Je suis malade », mais sous un autre angle. Elle n’a pas reçue comme ça. Elle fait partie avec « Femmes, femmes, femmes », « C’est toujours comme ça la première fois », et « Superman », des chansons qui m’ont enfermé et catalogué pour le restant de ma vie. Du coup, on ne se rend pas compte que je suis fondamentalement un chanteur tragique. C’est ce que je fais de mieux sur scène, comme quand je chante « Je suis malade ».

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– Etes-vous rancunier en amour ou en amitié, ou savez-vous pardonner ?

Je ne suis pas vraiment rancunier. Il y a des gens qui m’ont fait des saloperies, je m’en souviens, mais je passe au-dessus. Il m’arrive même de travailler encore avec des gens avec lesquels j’ai eu des revers. Il n’y a qu’avec ma mère, qu’il y a un blocage, que j’ai vraiment du mal à franchir. Je m’en suis à peu près sorti dans « Bordeaux », parce que je ne voulais surtout pas que la chanson tombe dans le côté règlement de comptes. D’autant que j’en ai déjà écrit sur le thème, dont la meilleure reste pour moi « Le dimanche en famille ». Elle résume bien ce que je pense de la famille.

– Julien Clerc est une vieille connaissance, comme en attestent des photos de vous deux avec Michel Delpech…

Oui, c’était pour la remise du Prix Charles Cros. J’ai beaucoup croisé Julien toute ma vie, sans vraiment bien le connaitre. Nous sommes deux grands timides… Mais vous savez, je ne connaissais pas mieux Delpech. On s’est aussi croisés, comme tous les artistes de cet album d’ailleurs. C’est comme ça dans ce métier. Cela dit, quand il a participé ponctuellement à la tournée Age Tendre, il m’en a parlé, en me disant que c’était sympathique, qu’on y retrouvait des copains perdus de vue. Et puis, j’ai appris qu’il était très malade par Michel Drucker, auquel j’ai demandé de m’emmener le visiter un dimanche, n’étant moi-même pas motorisé. J’y suis allé un mois avant sa disparition. Je savais qu’il avait aimé « A rebours » de Huysmans, et lui ai apporté un autre livre de cet auteur. Je ne pense pas qu’il ait eu le temps de le lire. Drucker essayait de le distraire en lui racontant des histoires. Je n’ai pas eu ce courage : il était dans un tel état le pauvre…

– Comment est née « Casablanca »?

C’est un film que j’ai énormément vu et qui me fait pleurer. Il a pourtant accouché dans la douleur et aurait pu faire un bide, s’il n’y avait pas cette chanson sublime qui fait le film : pada, papa dada… (il chante l’air du film). C’est là qu’on a commencé à comprendre l’importance des chansons au cinéma. Quand j’ai ressorti ce texte, j’ai immédiatement pensé à Carla Bruni. Je ne la connaissais absolument pas, mais je pressentais qu’elle était la bonne personne. Eventuellement, Julien aurait pu aussi composer dessus, mais ça reste la même famille. Elle en a fait un bijou : j’ai la maquette toute simple qu’elle a enregistrée. C’est à tomber, si bien qu’il m’est apparu évident qu’il fallait la chanter en duo avec elle, d’autant que c’est une histoire de couple. Quand je l’ai rencontrée, j’ai pris conscience qu’elle n’était pas du tout comme les gens l’imaginent : je ne connais pas de personne plus directe, simple et polie qu’elle. Elle m’a scotchée ! Sous prétexte, qu’elle est mariée à Sarkozy, on porte des jugements sur elle. Pourtant, quand on les voit ensemble, on ressent qu’il s’agit d’une vraie histoire d’amour. Elle n’a pas à être jugée la-dessus. Elle a une voix particulière que Gainsbourg aurait adorée, une singularité, un physique et un vrai talent, mais on vit dans un pays totalement sclérosé : on ne sait pas séparer les choses. Ses chansons sont des petits mystères, comme celles de Barbara.

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– Saviez-vous que Calogero vous voue une grande admiration ?

Oui, c’est lui qui m’a appelé en fait : il m’a demandé où j’en étais de cet album, cherchant à savoir s’il restait de la place. Je lui ai envoyé un texte « Le souvenir », que j’avais écrit le matin même. C’était incroyable. Je n’ai eu qu’à rajouter un couplet, et modifier deux phrases. Mais de toutes les chansons, c’est celle que j’ai la moins retouchée, à la différence des autres que j’ai beaucoup, beaucoup, retravaillées.

– Adamo a composé « Quand on est pauvre » : c’est la première fois qu’il compose sur un texte qui n’est pas le sien…

Oui, d’ailleurs, il m’a avoué avoir eu des sueurs comme jamais. Il m’a écrit deux chansons en fait, mais l’autre me convenait moins, parce que comme à son habitude, il avait évité les parties trop anguleuses, qui lui arrachaient le coeur, pour privilégier les parties plus rondes.

– Avez-vous connu beaucoup de parvenus dans votre vie et quel est votre rapport à l’argent ?

Oui. J’ai écouté dernièrement une émission sur Donald Trump, qui est un homme qui s’est fait tout seul. Pourtant, il reste rejeté par l’élite installée des métropoles américaines. Il faudra trois générations de Trump pour qu’ils soient reconnus dans le grand monde. Il pourrait être le personnage de ma chanson. Quand on est pauvre, on le reste toute sa vie et on reste condescendant envers vous. Je l’ai ressenti dans les années 80 avec mon spectacle sur Napoléon : j’ai été invité dans les hautes sphères, mais je n’étais pas dupe. Certains se laissent berner, mais même quand on a couché avec une princesse, on ne sera jamais du même milieu. Le société est ainsi faite de dynasties. Quant à mon rapport à l’argent, je dirais que je suis heureux d’être dans l’aisance, mais il me permet surtout d’exercer mon métier librement. Je n’ai jamais eu de rêves somptueux. Je n’ai jamais été attiré par le luxe, les châteaux, les Rolls : je suis monté dans celle d’Aznavour, mais moi, mes pieds touchaient le sol (rires) ! J’ai bien profité de la vie, mais j’ai aussi beaucoup dépensé, car bien souvent, c’est moi qui payais l’addition au restaurant. J’étais très généreux avec mes équipes et ça me semblait normal. Mais hormis les restaurants, j’ai toujours été plutôt raisonnable. Mes placements d’argent étaient très sages et très pépères. Mon épouse Michèle, s’occupait de tout et faisait des placements extrêmement basiques.

– « Un p’tit coeur » composé par Bruel, a-t-elle des accents autobiographiques de confession ?

Oui, et des deux côtés je pense, sans vouloir parler à sa place. Je l’ai écrite en pensant à lui, j’avoue. C’est davantage qu’une confession : un mea culpa envers ces conquêtes d’un soir. Il y a en a que je connais, et qui reviennent toujours me voir en concert, mais il y en a certainement que j’ai oubliées. Ce sont d’elles que je parle dans la chanson, celles qui toute leur vie vous encore y penser, comme à une aventure un peu à part. C’est un sujet qui concerne beaucoup de chanteurs et de célébrités. La nouvelle génération est peut être plus raisonnable que nous sur certains plans, mais pas celui-là. La nature humaine n’a pas beaucoup changé depuis. Ca nous rassure de séduire : j’ai toujours été rejeté par les femmes jusqu’à très tard dans ma vie, lorsque j’ai réussi. Après, c’est plus fort que soi, comme un enfant privé de gâteaux qui se retrouve enfermé dans une pâtisserie…

– Le Forestier a composé le très politique « Lettre à mon fils » : vouliez-vous signifier que l’histoire est un éternel recommencement ?

Oui, et aussi qu’il faut se méfier des apparences et des grands séducteurs de l’histoire, de Robespierre à Hitler. J’ai été élevé par Marcel Bobineau, mon ami, mon maitre, qui était historien et vendéen. Dans l’adolescence, j’ai lu grâce à lui «Quatre-vingt-treize» de Victor Hugo, « Les dieux ont soif » d’Anatole France, mais il m’a aussi fait lire des choses épouvantables sur Robespierre. C’était Himmler avant Himmler. J’ai ainsi construit une haine envers lui. Il a fait capoter la révolution française, à mon sens, davantage incarnée par Danton ou Mirabeau. Robespierre était un noble, il ne faut pas l’oublier. De 89 à mi 92, il a brigué la place de gouverneur du Dauphin. Il existe des lettres qui en attestent. N’ayant pu y accéder, il est vite revenu au club des Jacobins, dirigé par Choderlos de Laclos, et à partir de là, il a voulu faire disparaître tous ceux qui lui faisaient de l’ombre, et savaient des secrets sur sa vie d’avant. Son histoire est celle d’un raté. Son dernier mot, après qu’on lui a fracassé la mâchoire avec un revolver, la veille de son exécution, fut après avoir demandé un linge : « citoyen, merci monsieur ! ». L’aristocrate qu’il était a repris le dessus. Son avènement aurait été terrible : on ne serait pas sortis de la Terreur ! Voilà, j’avais envie d’expliquer longuement aux gens qui était Robespierre.

– Yves Gilbert a composé « Le clocher d’Elseneur », sur le thème de la maladie d’Alzheimer : c’est le seul vieux complice au générique…

Oui, je me suis battu avec ma maison de disques, pour qu’il y figure. Pour eux, il y avait un concept et il fallait s’y tenir. Or, au cas où j’aurais essuyé des refus, j’avais commencé à travailler sur l’album avec Yves et Davide Esposito. J’ai tenu absolument à ce qu’ils soient présents, contre l’avis de Warner. Yves m’a fait des chefs d’oeuvre et continue de faire des musiques formidables. Je regrette cependant de ne pas avoir élargi mon équipe de compositeurs plus tôt, en conservant Yves pour trois ou quatre chansons par album, comme faisait Bécaud envers ses paroliers. Il en avait quatre réguliers. Je pense que mon répertoire aurait été musicalement plus diversifié.

– Christophe Maé a composé « L’eau de vie » aux accents écolos. Le sujet vous préoccupe ?

Je ne l’ai pas écrite dans cet esprit. Je voulais plutôt montrer qu’on ne se rend pas assez compte de la richesse de notre pays. Je sais bien que dès qu’on fait une chanson sur la France, on est taxés de réactionnaire. J’ai pris le prétexte de l’eau, puisqu’on est un des pays les plus riches en eau et que c’est l’avenir de l’Homme. Il faut en prendre conscience. Dans mon prochain disque, j’ai très envie d’écrire une chanson un peu joyeuse et festive, sur le Sud-Est de la France. Il y a des thèmes auxquels je tiens comme ça. On a un beau pays, mais les Français ont une difficulté d’adaptation et sont donneurs de leçons.

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– Pourquoi avoir voulu rendre hommage, sans le citer, à Johnny sur « L’idole » ?

Je n’ai pas décidé d’écrire la chanson : le texte m’est venu tout seul, comme une évidence. Johnny m’étonne depuis toujours. On a le même âge ; on a grandi ensemble sans se voir beaucoup. Il a eu une vie très difficile en se sortant de toutes les situations. Il a tout connu, les succès et les échecs, en se relevant de tout. C’est le seul monstre sacré de la chanson française, avec Charles Aznavour. Sauf qu’à la différence de Johnny, on lui en veut un peu d’avoir réussi à l’Etranger, ce que les Français détestent. Quand je l’entends chanter « Me manquer », de Jeanne Cherhal, ça me touche viscéralement. L’ouverture de son spectacle avec « Ma gueule » a capella me fait dresser les poils, comme la fin de son spectacle, quand après avoir tourné autour de son micro, il chante « Et maintenant ». C’est un génie de la scène.

– On sent que vous vous amusez à jouer au Rockeur sur ce titre…

Oui, j’avoue que je me suis surpris moi-même sur certains passages. Cela dit, je n’aurais pas aimé être un Rockeur, ce n’est pas mon style, même si depuis quelques années, je swingue beaucoup mieux que par le passé. Je pourrais chanter du Jazzy, à la façon d’un Aznavour aujourd’hui, sans être ridicule.

– Avez-vous déjà proposé des chansons à Johnny ?

Oui, il y a longtemps, Alice et moi lui avions proposé une chanson « Je suis nu, je suis mort », qu’il avait enregistrée, mais il déteste le mot mort et ne l’a finalement pas retenue. Dernièrement, on a aussi essayé avec Calogero, ou son frère plus précisément. La chanson disait « Je suis un ange aux ailes grises », mais il s’est trouvé qu’il avait déjà trop de ballades sur l’album. J’ai été récemment surpris qu’il m’envoie un texto pour mon anniversaire, alors qu’il ne m’appelle jamais, au point que j’ai cru à une blague (rires). Je l’ai remercié en lui annonçant une surprise sur mon prochain album. Puis, j’ai eu le culot de lui envoyer le premier couplet finalisé. Il m’a répondu : je suis très touché, merci. Je pense avoir écrit un texte biographique sur Johnny vu de l’intérieur, cet être timide qui n’a pas réglé ses comptes avec l’enfance et son père. J’avais l’intuition qu’il fallait la faire, malgré les réticences de mon directeur artistique Bertrand Lamblot (n.d.l.r : également d.a de Johnny) qui n’aime pas les chansons sur les chanteurs. J’ai lutté pour qu’elle figure sur le disque.

– Vous avez écrit pour un autre monument : Céline Dion. Comment s’est passée la rencontre ?

C’est Francis qui a écrit l’essentiel du titre. Il a été très gentil d’ailleurs : il considérait que mes deux phrases ont été sa rampe de lancement et a insisté pour co-signer le texte. Personnellement, je ne l’aurais pas fait, mais il a été presque péremptoire. Quant à Céline, je ne l’ai pas rencontrée. Lors de son show chez Drucker, je l’ai trouvée bien maigre, bien fatiguée. Je sais qu’il est de bon ton de se moquer d’elle, mais c’est une québécoise. Toutes celles que je connais sont comme elle, très expressives et passant du rire aux larmes. Ca a commencé avec Canal Plus qui lui a fait beaucoup de mal, tout comme ils ont tué Lara Fabian aussi d’ailleurs, ou fait beaucoup de tort à Patrick Bruel.

– L’album se termine sur « Les adieux des artistes » : ferez-vous un jour les vôtres ?

Non, je trouve cela ridicule. Dans cette chanson, je dis au fond ce que beaucoup de gens pensent. Le public part souvent avant ces artistes. La musique de Bruno (Bénabar) m’a emmené sur une deuxième voie. J’ai eu l’idée de parler de tous les gens, dont au contraire, on serait contents qu’ils se tirent. Ca m’a permis d’écrire une deuxième chanson sur la première.

– Vous posez la question « Où sont passés nos rêves » : avez vous réalisé les vôtres, ceux de l’enfance ?

Je n’ai jamais eu de rêves d’enfant. J’ai été adulte très tôt. A partir de 1954, j’avais 11 ans, tous les soirs avant de m’endormir, je faisais dans ma tête mon entrée sur scène à l’Olympia. Mon seul rêve était d’être en haut de l’affiche. Il m’a tenu jusqu’à mes 29 ans. Auparavant, j’avais fait l’Olympia avec Nana Mouskouri, et me jurant que la fois suivante, je serais en vedette ou rien. Du coup, j’ai fait Bobino et d’autres salles, mais plus jamais l’Olympia, jusqu’au 12 février 1973, où j’ai fait mon Musicorama en vedette. Quinze jours après, j’étais programmé pendant deux semaines. C’était plein à craquer : ma carrière était lancée. Mes rêves n’allaient pas plus loin. Je n’imaginais pas, par exemple, que je serais le premier artiste à inaugurer le Palais des Congrès en 1975. J’y ai chanté au total devant 800 000 personnes, en me produisant très longtemps en 1977, 1979 et 1981. C’était un record absolu en Europe, figurant au Guinness. Personne n’avait rassemblé jusqu’ici autant de monde en un seul lieu. Je ne l’aurais jamais imaginé, encore moins d’être décoré Officier des Arts et Lettres, de la Légion d’Honneur, de l’Ordre du Mérite, etc. J’ai tout eu, mais je m’en fous un peu. Ca aurait surtout fait plaisir à mes parents…

Propos recueillis par Eric Chemouny

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crédit photos: Yann Orhan (D.R.)

 

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